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Jeux olympiques d’hiver en Suisse: le grand gaspillage ludique

Nous sommes tous des Kwakwaka’wakw

Photo Stanislav Stankovic

En 1988, les citoyens lausannois refusaient à 62% une candidature de leur ville aux Jeux olympiques d’hiver de 1994. Le fait que la capitale vaudoise ne soit pas une vraie cité de sports d’hiver était l’un des arguments des opposants et le choix final de Lillehammer pour 1994, petite station norvégienne qui a réussi les plus beaux Jeux d’hiver de l’histoire selon tous les observateurs, conforte cet argument.

L’époque était naïve. Depuis nous avons eu Albertville et Turin, qui ont au moins le mérite d’être au pied des Alpes, et deux villes maritimes, Vancouver et Sotchi avec son climat méditerranéen.

En 2018, les Jeux olympiques d’hiver se dérouleront en Corée du Sud, à Pyeongchang, dans une région montagneuse sans aucune tradition de sports d’hiver. Les photos figurant sur le site touristique de la région ne montrent pas la moindre pente enneigée, mais signalent la fête de la truite avec la pêche du salmonidé dans des trous creusés dans un lac gelé. Nul doute que les Coréens, dont le savoir-faire, de Samsung à Hyundai en passant par les jeux vidéo, est connu dans le monde entier, ne manqueront pas l’occasion d’augmenter leur endettement en construisant toutes les infrastructures nécessaires. Lesquelles, selon une coutume désormais bien ancrée, tomberont lentement en ruine dès les Jeux terminés.

Mais la palme du choix absurde est sans aucun doute l’attribution des Jeux d’hiver à Pékin pour 2022. La capitale chinoise est l’une des villes les plus polluées de la planète. Le climat de cette région est certes très froid, mais aussi extrêmement sec en hiver. Il y neige peu, voire pas du tout et la totalité des épreuves de glisse se feront sur de la neige artificielle. Les pentes prévues pour le ski alpin sont à 120 kilomètres de la ville et les épreuves de ski de fond auront lieu à Zhangjiakou, à plus de 200 kilomètres de la capitale.

Pékin l’a emporté face à Almaty, la capitale du Kazakhstan, seule autre candidate. Il semble que les Jeux d’hiver sont désormais réservés à des pays totalitaires, seuls capables de construire des tremplins, des pistes de bob et de luge ainsi qu’une pléthore de patinoires, le tout hors du plus élémentaire contrôle démocratique.

Dans ces conditions, la candidature probable de Sion comme ville hôte en 2026 (encore faut-il l’emporter face aux Grisons) semble un parangon de modestie et de coûts raisonnables. Rappelons que les candidatures aux Jeux olympiques doivent émaner de villes et non pas d’Etats. Des infrastructures existantes seront utilisées, sauf pour le patinage de vitesse qui exigera une installation – sans doute provisoire – prévue dans le Chablais.

Avec une habileté qui fait partie de la culture politique helvétique, Sion ne tire pas la couverture à soi. Le sport probablement susceptible d’attirer le plus grand nombre de spectateurs, soit le hockey sur glace, se disputera sur les patinoires de Fribourg, de Bienne et de Berne, tandis que les épreuves de patinage artistique, qui jouissent du plus grand retentissement mondial, se dérouleront à Lausanne.

St-Moritz mettra à disposition les pistes de bob et de luge, utilisant les seules installations permanentes existant en Suisse pour ces sports. Le saut à ski se déroulera à Kandersteg et un village olympique sera décentralisé à Thoune en plus de celui prévu dans le Chablais, belle manière de mettre en évidence l’utilité du tunnel du Lötschberg.

Si la candidature suisse est choisie, faut-il s’attendre à un afflux de touristes dans nos stations de ski lors des saisons suivantes? Sans doute pas. Crans-Montana, Verbier, et même Leysin et Veysonnaz, autres sites prévus, n’ont pas besoin des Jeux olympiques.

Est-ce une bonne affaire pour les finances publiques? Pas davantage. Rappelons que les droits de télévision qui constituent l’essentiel des revenus sont captés par le CIO et les fédérations sportives. Même si fort peu d’infrastructures lourdes seront construites, les coûts d’organisation, de communication et de sécurité seront très importants et une garantie de déficit sera demandée aux Chambres fédérales qui vont certainement regimber.

En fait, les arguments rationnels pour recevoir les Jeux olympiques paraissent presque inexistants. L’image de la Suisse dans le monde ne dépend pas d’une manifestation de deux semaines vite oubliée dès l’extinction de la flamme. Notre pays n’a rien retiré de la co-organisation avec l’Autriche de l’Euro de football en 2008. Nous avons montré que nous sommes de bons organisateurs et que tout fonctionne sans anicroche chez nous. Mais cela, le monde entier le sait déjà et cette capacité fait partie des clichés universels les plus fondés sur la Suisse.

Disons-le franchement: organiser des Jeux olympiques est un vaste gaspillage ludique au fond assez attirant, une fête de deux semaines avec bénévoles en badge, mascottes stupides, incidents à répétitions, foule de journalistes et de télévisions, athlètes et dirigeants en costumes officiels plus ou moins ridicules, fans emballés dans des drapeaux, «maisons» nationales où l’on fête les médailles, vaste capharnaüm qui nous fait sortir de la vie quotidienne pendant quinze jours…

Les anthropologues ont montré le rôle du gaspillage et de la fête dans l’équilibre des sociétés amérindiennes, à travers des pratiques cérémonielles chez les tribus Kwakwaka’wakw ou Haida des côtes pacifiques du Canada. Après tout, c’est toujours mieux que de passer des journées sur Facebook et YouTube.

On peut être pour ou contre les Jeux en Suisse, en sachant que l’on va perdre de l’argent, que l’on n’aura pas de touristes supplémentaires et que le pays n’a rien à y gagner, mais que tout cela peut être finalement assez amusant. Nous sommes tous des Kwakwaka’wakw.

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