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Une approche sensible de la vie et l’œuvre de Louis Soutter

Michel Layaz, Louis Soutter, probablement, Carouge-Genève, Ed. Zoé, 2016, 237 pages

Photo Ed. Zoé

Louis Soutter est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands artistes suisses du 20e siècle. Mais sa vie fut chaotique et malheureuse, et son œuvre ne fut nullement reconnue de son temps, sinon par quelques esprits d’avant-garde.

Cette vie et cette œuvre nous étaient déjà connues par la magistrale biographie de Michel Thévoz, Louis Soutter ou l’écriture du désir, envers laquelle Michel Layaz reconnaît volontiers sa dette. Mais l’approche de ce dernier est plus intime, plus subjective, d’où le «probablement» qui montre qu’il peut s’agir ici et là d’hypothèses, impossibles à vérifier. Mais Layaz les avance toujours avec beaucoup de retenue, il ne se permet jamais de faire de la biographie romancée. Par exemple, il ne met dans la bouche de Soutter aucune parole. Les dialogues sont d’ailleurs totalement absents du livre, où règne en revanche le discours indirect libre.

Dans une belle langue et en empathie avec son personnage, Michel Layaz parcourt donc la vie de celui-ci, non sans évoquer au passage le contexte historique, social ou artistique. C’est d’abord l’enfance à Morges, dans un milieu bourgeois où l’on voit apparaître furtivement Alexandre Yersin, le futur découvreur du bacille de la peste. Une mère toute de rigidité protestante, froide, incapable de tendresse, une sœur aimée, mais qui connaîtra un destin tragique pour avoir osé enfreindre les tabous de la «moralité». Et déjà le mal-être du jeune Louis, des traits pathologiques, une «angoisse d’exister». Puis survient l’épisode américain, où le jeune homme, marié à la belle Magde, connaît un très relatif succès à Colorado Springs. Soutter, à cette époque, ne peint que peu, ou alors de manière académique. Il est d’abord un violoniste de talent. Quitté par sa femme, il regagne l’Europe, où il entame une «carrière» musicale qui ira decrescendo, de l’Orchestre symphonique de Lausanne au statut de musicien de cinéma pour l’accompagnement des films muets. Une époque de dépenses inconsidérées, notamment vestimentaires. Toute sa vie il restera très préoccupé par sa mise: «On aurait dit un vagabond chic, un dandy errant, une sorte de prince à moitié déchu.» Ses «frasques» tiennent-elles alors de la liberté totale ou de la folie?

Tant et si bien que sa famille, lasse d’éponger ses dettes, le place de force dans l’asile pour vieillards de Ballaigues, au pied du Jura. Nous sommes en 1923. Il y restera dix-neuf ans, jusqu’à sa mort. Ce très long séjour, au milieu de vieux séniles, bavant, médisants, qui se moquent de lui, sera un calvaire. Louis Soutter se réfugie dans son violon. Grand marcheur, il fait des «fugues», de plus en plus tolérées, à travers la campagne vaudoise, parcourant d’immenses distances. Là, il trouve un contact quasi mystique avec la nature. Ce sont de très belles pages dans le livre de Layaz.

Mais surtout, il va gagner une sorte de liberté à travers le dessin, d’abord au crayon ou à la plume et, dans les dernières années de sa vie, au doigt: ce sont là peut-être ses œuvres les plus fortes, les plus poignantes. Michel Layaz décrit avec beaucoup de justesse ces dessins et peintures d’une extraordinaire puissance d’expression: «sur de grandes feuilles de papier ou de carton, les doigts trempés dans l’encre d’imprimerie, du cirage ou de la peinture de carrossier, il dessinera des personnages en transe, aux yeux épouvantés, aux bouches contractées, aux mâchoires agitées, aux tics nerveux, aux fuites éperdues, aux corps bondissants, aux chairs convulsées, mais d’autres fois aussi à l’exubérance libre et à la légèreté souple». Louis Soutter laissera des milliers de dessins et peintures. Subsistent celles, malgré tout nombreuses, qui n’ont pas été jetées au panier ou dans l’âtre… En aucun cas on ne peut rattacher cette œuvre à l’Art brut. Soutter était un homme éduqué et cultivé, parlant avec ses rares interlocuteurs de musique, de poésie, de peinture, et il avait suivi une formation artistique.

De la reconnaissance de son génie, ou du moins de son extraordinaire originalité, Louis Soutter en trouvera chez son petit-cousin, Charles-Edouard Jeanneret dit Le Corbusier, déjà en pleine gloire. Et, plus étonnamment, chez Jean Giono. Il est vrai qu’un même amour de la nature les unissait.

Avant sa mort en 1942, alors qu’il est complètement seul, Soutter va se livrer à une activité picturale de plus en plus effrénée, presque compulsive, affirmant là une liberté de l’esprit qui a été refusée à son corps. Il décède, oublié de tous, au milieu de la deuxième guerre mondiale, cette horreur qu’il semble avoir anticipée par certains de ses dessins les plus noirs… probablement.

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