Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Réalisme socialiste

Le parti socialiste suisse reconnaît les élites et la classe moyenne

Image sp-ps.ch
Photo sp-ps.ch

En cet automne 2016, le parti socialiste suisse (PSS) aura fait preuve d’un réalisme inattendu, renvoyant dos à dos les militants de sa Jeunesse anticapitaliste et les partisans d’un retour à une base qui ne vote plus socialiste.

Le «papier de position» du PSS soumis aux délégués au Congrès tenu début décembre à Thoune présente bien la voie moyenne choisie. Objet de ce long texte: préparer l’avènement d’une démocratie économique, dans le respect de l’écologie et de la solidarité. En fait, il s’agit de donner enfin une interprétation officielle de l’option prise en octobre 2010 par le Congrès de Lausanne où les délégués avaient décidé rien moins que la rupture avec le capitalisme.

L’entrée en matière sur ce projet de mise en œuvre, combattue par les «Realos» regroupés autour des conseillers aux Etats Pascale Bruderer (AG), Daniel Jositsch (ZH) et Hans Stöckli (BE), a été acceptée à la confortable majorité de 375 voix contre 59. Restait encore à écarter les nombreux amendements inspirés par la Jeunesse socialiste. Ce qui fut fait du premier jusqu’au dernier, non sans quelques incidents de procédure.

Par le choix du Congrès de Thoune, le PSS accepte une évidence: les classes populaires, qui composent traditionnellement son public cible, ont trouvé d’autres formations censées mieux répondre à leurs préoccupations immédiates, sinon à leurs véritables intérêts. Dès lors, il incombe au PSS de reconnaître, implicitement à tout le moins, qui sont désormais ses électeurs et ses élus, de même que ses «clients»: les personnes au bénéfice d’une formation de niveau relativement élevé et disposant d’un revenu qui les situe dans la classe moyenne, voire moyenne supérieure.

Un électorat bien formé

Comme le confirment toutes les études, le niveau de formation influe sur le comportement électoral. Ainsi, les résultats de l’enquête Selects, récemment rappelés par Wolf Linder (DP 2142), confirment que, lors des élections nationales de 2015, le pourcentage des participants ayant voté socialiste varie en raison directe du niveau de formation: 14% pour l’école obligatoire, 15% pour la formation professionnelle, 21% pour la formation tertiaire. Proportions inverses pour les électeurs de l’UDC: 33%, 43% et 21%. Autant dire que le public cible traditionnel du PS est résolument passé au pôle opposé de l’échiquier politique.

Parmi les facteurs de cette spectaculaire transition de gauche à droite, il y a le sentiment d’insécurité sociale face aux mutations de la société, nettement plus fort chez les personnes ayant un niveau de formation bas ou moyen. Ces dernières déplorent davantage la perte des traditions et redoutent spécialement les mutations trop brusques auxquelles elles craignent de ne pouvoir faire face. De telles peurs sont particulièrement prononcées chez les électeurs de l’UDC, alors que ceux du PS se sentent nettement moins fragiles, comme le relève le Rapport social 2016, centré sur le thème du bien-être.

Quant aux élus socialistes, ils sont, dans leur grande majorité, diplômés d’une haute école. Cela vaut aussi bien pour les membres des Chambres fédérales que pour les gouvernements des cantons et les exécutifs des grandes villes. Dans les parlements cantonaux, la proportion des élus de formation tertiaire tend également à augmenter. Et cela même si les listes socialistes témoignent d’un réel souci de double représentativité, régionale et professionnelle.

Les appels d’un Pierre-Yves Maillard à combattre la prépondérance des «élites» n’y changent pas grand-chose. Il reste en effet probable que les électeurs donnent leur voix à ceux qui relèvent de cette catégorie plutôt qu’à leurs colistiers sans formation tertiaire.

Une classe moyenne enfin analysée

Quelques jours avant le Congrès de Thoune, le PS avait lancé un Appel à la défense de la classe moyenne, promptement signé par des élus de divers partis, Verts et PLR notamment, responsables en particulier des finances des villes. Le titre donne le ton de l’Appel: Non à l’arnaque de l’imposition des entreprises. A ce jour, quelque 4’300 personnes de professions et d’appartenances très différentes ont apposé leur paraphe numérique au bas de l’Appel.

Mais qui donc appartient à cette classe moyenne dont tout le monde prétend se préoccuper – ce qui ne la met pas à l’abri de tous soucis financiers ni fiscaux?

L’Office fédéral de la statistique vient de publier une Analyse de la qualité de vie des groupes à revenus moyens en 2013. Il était temps que la recherche se penche enfin sur cette catégorie de la population qui sert de zone tampon entre la précarité et l’aisance, ni pauvre, ni riche, tout juste en mesure dans la plupart des cas de faire face aux obligations personnelles et familiales.

Par rapport à l’ensemble de la population, la classe moyenne représente une proportion demeurée relativement stable depuis 1998, oscillant entre 57% et 61%. On observe cependant depuis 2009 une tendance au tassement de la classe moyenne (58% en 2013) qui reste pourtant largement majoritaire, avec un accroissement relatif des deux autres groupes de revenus, tant modestes que supérieurs.

Selon la composition du ménage, le revenu brut mensuel déterminant l’appartenance au groupe à revenus moyens varie entre 3’947 francs (seuil inférieur) et 8’457 francs (seuil supérieur) pour une personne vivant seule. Pour un couple avec deux enfants, ces montants sont compris entre 8’288 et 17’760 francs. Pour une personne élevant seule deux enfants, on compte un minimum de 6’315 et un plafond de 13’531 francs.

D’après les résultats de l’enquête Selects déjà citée, l’électorat du PSS se compose comme suit: 22% des personnes ayant un revenu inférieur à 4’000 francs par mois, 19% des personnes ayant un revenu compris entre 4’001 et 12’000 francs, et 17% des personnes disposant d’un revenu supérieur à 12’001 francs. A noter que, pour l’UDC, ces trois proportions s’établissent à 32%, à 32% et à 18%.

En clair, l’UDC attire relativement davantage les citoyens ayant de petits et moyens revenus, tandis que le PS connaît une légère surreprésentation des plus bas revenus comme des plus élevés.

Au total, le vote des classes populaires, plus précisément des électeurs disposant d’un revenu mensuel compris entre 4’000 et 6’000 francs, n’a cessé de se distancer du PS pour glisser massivement vers l’UDC. D’une élection nationale à l’autre, entre 1995 et 2015, le PS a vu sa part baisser de 22% à 17%, tandis que l’UDC a plus que doublé son pouvoir d’attraction sur les citoyens à revenus modestes, passé de 16% à 36%.

A Rudolf Strahm qui pense pouvoir renverser le mouvement par une prise en compte des préoccupations de la base (DP 2143), Cédric Wermuth, conseiller national et ancien président de la Jeunesse socialiste, a répondu dans le même sens que le Congrès de Thoune: priorité à la participation et à la démocratisation de l’économie.

L’étroite corrélation entre le niveau de formation et celui des revenus d’une part et le comportement électoral d’autre part est un phénomène avéré. Le PS a raison d’en reconnaître avec réalisme l’effet sur la composition de son propre électorat.

Cela n’empêche nullement le parti socialiste de travailler inlassablement pour l’amélioration de la condition et pour la défense des intérêts des citoyens les moins bien lotis. Il doit mener ce combat même si ces citoyens s’abstiennent souvent de voter ou se prononcent en nombre croissant pour un parti qui ne se gêne pas de couper dans les aides sociales et les bourses d’études ni d’affaiblir l’Etat au bénéfice des nantis et des gros contribuables.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: https://www.domainepublic.ch/articles/30644
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, https://www.domainepublic.ch/articles/30644 - Merci

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Discussion

  • 1
    Beljean Jean-Jacques

    Si j’ai bien saisi: si je suis de la classe moyenne, j’ai avantage à voter socialiste, et si je suis pauvre, il me faut voter UDC puisque personne ne me défendra plus. Juste pour protester.

  • Merci pour l’étude de marché. Elle reflète une réalité de tous les partis sociaux-démocrates européens. En Suisse, il n’y a pas “Die Linke” allemande qui fait 10 % aux élections et qui empêche l’AfD de cartonner encore plus et qui a réduit le grand SPD à un parti de 20-25 %. Le PS doit aussi couvrir le marché de “Die Linke” et comme ces derniers offrir une alternative aux citoyens vivant dans la précarité et/ou dans l’injustice sociale, en concurrence à l’UDC, à la Lega ou au MCG et ne pas le laisser aux alternatives de gauche, même si j’apprécie l’homme Zisyadis et la femme Huguenin. Car ce marché est l’ADN du socialisme. Strahm ne représente pas ce courant. Il est trop à droite, surtout sur les questions de société. Mais Maillard oui à mon avis, dont je partage les approches concrètes (même en ce qui concerne la révision de l’imposition des entreprises). Tout comme Badran. Je fais partie des citoyens très privilégiés de ce pays. Mais je n’ai que peu d’atomes crochus avec la “Toskana Fraktion” du PS. Il lui manque l’engagement social. Last but not least: les élus universitaires du PS ne peuvent pas être plus une élite que les élus sans une telle formation. Sauf s’ils acceptent que ce qualificatif ne représente pas une injure. Dans ce cas…

Les commentaires sont fermés.

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP