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Trois nouveaux romans romands

Un regard littéraire sur la Suisse contemporaine

Photo Sam Greenhalgh
Photo Sam Greenhalgh (licence CC)

Dans DP 2139, nous avions la satisfaction d’évoquer l’apparition de nouveaux auteurs romands ou la confirmation de leur talent. Parcourant les nombreuses publications de cette année 2016, nous vous en proposons pour la seconde fois un choix certes subjectif.

Nicolas Kissling: Le Grand Projet (L’Aire)

Né en 1968, Nicolas Kissling n’est plus un jeune homme. Il signe cependant son premier roman. Et celui-ci se révèle particulièrement fort.

Antoine, graphiste genevois, est un personnage qui n’aime pas vraiment son métier, mal dans sa peau, cultivant des relations difficiles avec les femmes. Sa mère vient de mourir. Elle avait épousé un ouvrier italien, Ivo Castelli, décédé d’un accident de voiture en 1971. Elle s’est remariée avec Marc, qui a élevé Antoine comme un père. Envers son géniteur naturel, qu’il n’a pratiquement pas connu, ce dernier éprouve une sorte de rejet, voire de haine, lié à un passé trouble.

Deux types de chapitres vont dès lors se succéder en alternance. C’est d’abord l’histoire d’Ivo, arrivé en Suisse comme saisonnier en 1947. Il va travailler à la construction du barrage de Rossens, qui a créé le lac artificiel de la Gruyère. L’accueil à la frontière, froid, bureaucratique et souvent humiliant de ces ouvriers italiens, leur vie commune dans les baraquements du chantier, leurs joies et leurs peines sont fort bien rendus. Mais voilà qu’Ivo, à l’occasion du démantèlement d’une maison destinée à disparaître sous les eaux, fait la découverte d’un trésor. Ce qui lui permet de lancer, sous un faux nom, son «grand projet» qui va donner son titre au livre. Celui-ci relève à la fois de l’illégalité, voire de l’escroquerie, mais aussi de la générosité envers ses «frères» italiens et leurs familles. Au fond, le personnage s’est mué en une sorte de Robin des Bois.

Mais peu à peu se révèlent à Antoine des faits étranges concernant la mort brutale de son père. Dès lors, le livre prend quelque peu l’aspect d’un roman policier, un genre qui semble décidément convenir aux nouveaux auteurs romands. Nous ne raconterons bien sûr pas ici les péripéties qui mènent à une fin totalement inattendue, une chute relevant de la tragédie grecque.

On regrettera juste que ce livre souvent palpitant contienne des fautes d’orthographe aussi nombreuses… On souhaiterait donc que tant l’auteur que l’éditeur effectuent l’indispensable travail de relecture avec plus de rigueur.

Frédéric Lamoth: Lève-toi et marche (Bernard Campiche)

Né en 1975, médecin, Frédéric Lamoth a déjà quatre romans à son actif. Ce qui caractérise ses livres, c’est une atmosphère d’étrangeté, parfois même onirique. Le lecteur peut s’y sentir au début un peu perdu, même si les choses s’éclairent en cours de récit.

Samuel Jourdain – dont le titre aux consonances bibliques n’est pas le fruit du hasard – est une jeune recrue des troupes blindées de l’armée suisse. A sa septième semaine, il décide de déserter, sans que les motifs de cet acte n’apparaissent jamais clairement.

Là aussi, on va trouver des chapitres en alternance. Les uns racontent sa cavale à travers des paysages vaudois, pérégrination dans une ascèse forcée marquée aussi par des rencontres. D’autres chapitres mettent en scène ses officiers, inquiets de cette fuite ou s’interrogeant sur leur métier de militaires professionnels, ou encore les camarades recrues du fuyard. L’atmosphère militaire, que beaucoup de nos lecteurs ont sans doute connue, est bien décrite, avec ses lourdeurs, ses règlements tatillons, ses rites, cependant sans que l’auteur n’en fasse une caricature. Enfin des flash-back restituent l’enfance de Samuel, aux côtés de son petit frère Joël gravement malade.

Peu à peu va se révéler un drame familial. Est-ce le souvenir de celui-ci qui a poussé Samuel à «partir», le seul mot qu’il trouvera pour expliquer son geste? Le roman vaut aussi pour sa langue châtiée, par moments à la limite de la préciosité. Et comme les œuvres précédentes de Frédéric Lamoth, il baigne dans une atmosphère à la fois religieuse, dont témoigne son titre, et musicale, tandis que rôde toujours la présence de la mort.

Jacques Pilet: Polonaises (L’Aire)

Jacques Pilet, lui non plus, ne peut être qualifié de «jeune auteur». Fondateur du Nouveau Quotidien et de L’Hebdo, avec à son actif des milliers d’articles, il a aussi consacré un livre, Le Crime de Payerne, au sordide assassinat en 1942 d’Arthur Bloch. Un sujet qu’allait reprendre Jacques Chessex trente ans plus tard, en le pimentant d’un zeste de sexualité trouble, et qui atteindrait le grand public.

Mais voici qu’à 73 ans, Pilet publie son premier roman! «Et pour un coup d’essai ce fut un coup de maître», est-on tenté de dire. Ce livre est très réussi, à la fois léger et grave.

Le narrateur, un ex-banquier de Zurich, rencontre plusieurs femmes polonaises: Karola, atteinte d’une maladie sans doute mortelle; son amie et amante l’intellectuelle Anya; Ewa, manager de presse; Dana, dominatrice sadomaso, grande adepte du latex, qu’elle pratique en Suisse. Ce sont toutes des femmes de tête, incarnant la nouvelle génération des Polonaises urbaines, qui n’en a rien à faire des injonctions des curés à fabriquer des bébés. Voilà les personnages principaux, mais il y en a beaucoup d’autres.

Lors de ses pérégrinations à travers la Pologne (Varsovie, Gdansk, Wroclaw, les lacs Mazurie…), le dénommé Müller redécouvre l’histoire complexe et tragique de la Pologne, ce pays qui a connu tant de changements de frontières. Notons que ces rappels historiques ne sont nullement «parachutés» artificiellement dans le récit: ils s’inscrivent dans l’histoire personnelle des protagonistes ou dans celle de leurs familles.

La Pologne est d’abord en Pologne, mais aussi ailleurs. On la retrouve dans le cimetière militaire du Monte Cassino, où beaucoup de soldats polonais ont donné leur vie. Mais aussi en Suisse, où tant de filles de l’Est travaillent au noir, souvent dans la prostitution. Enfin en Ukraine, où réside une minorité polonaise et dont l’auteur esquisse la situation à la veille de la guerre civile qui sévit dans le Donetsk. Le livre n’est cependant pas une suite de tableautins. Il présente une véritable unité, due à un fil conducteur, une histoire vaguement policière, et au regard du narrateur, à la fois intéressé par l’histoire du pays, désabusé, ironique et tendre.

Jacques Pilet nous livre une image aigre-douce de la Suisse, ce qui n’absout pas la Pologne de ses propres vices: la xénophobie, le racisme, un catholicisme ultra conservateur. On appréciera dans ce roman son humour, lorsque l’auteur égratigne la suffisance de nos voisins français ou les snobards de tous pays. Le livre est aussi chargé d’une émotion pudique, avec l’amour du narrateur pour Karola, dont l’état de santé se dégrade. Mais Pilet nous réserve une «chute» inattendue qui clôt ce beau roman.

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