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Redresser la tête dans la tempête

Plutôt que de battre leur coulpe, la gauche et les partisans de l’ouverture doivent rester eux-mêmes et faire face

Après toute élection vient la répartition du butin. A Donald Trump la présidence, à son camp la confrontation avec la dure réalité des faits sur le terrain et des textes en vigueur.

Pourquoi la victoire de Trump? Selon nombre de commentateurs, la responsabilité en incomberait au trio composé des experts, des Démocrates et des médias – et non aux électrices ni aux électeurs de Trump.

Si l’on voit les choses ainsi, la conclusion coule de source: les perdants doivent dès maintenant quitter leur bulle. Et prêter attention à celles et à ceux qui ont choisi Trump, le Brexit ou l’UDC, à savoir les gens simples.

On devrait enfin se soucier de sa propre classe ouvrière plutôt que des minorités: Noirs, étrangers, homosexuels.

C’est ce que préconisent des journalistes de droite, des gens de la gauche penaude et toutes sortes d’extrémistes enchantés de célébrer la démolition de l’Etat comme le prologue à la révolution.

Se pose dès lors la question: ont-ils raison? Le peuple est-il trahi par une élite de gauche?

Les jérémiades habituelles

Trois observations s’imposent. Premièrement, prétendre que Trump a été élu par les travailleurs les plus modestes signifie que l’on ne prend pas en compte les votes des Noirs ni des Latinos. Trump doit sa victoire aux Blancs, toutes classes de revenu confondues.

Deuxièmement, la droite se bat actuellement comme un boxeur à la mâchoire fragile: une brute quand il s’agit de cogner, une mauviette quand il faut encaisser des coups. Elle ne connaît aucune retenue. Sa propagande est le produit d’une véritable industrie de la jérémiade. On déplore des interdictions de penser à longueur d’articles non censurés. Dans les manifestations publiques, les orateurs se qualifient complaisamment de perdants en voie de disparition. Et, sur leurs affiches, le peuple est présenté comme un dindon plumé. Tout cela n’est que lamentations de routine.

Troisièmement, une analyse rigoureuse montre que la gauche et les partisans de l’ouverture portent certes leur part de responsabilité dans le développement du libre-échange et de l’industrie financière. Mais ils ont également tenté de les mettre sous contrôle par des mesures d’accompagnement. Alors que la droite a voté toute une série d’allégements fiscaux en faveur des entreprises, des banques et des riches.

Les reproches faits à Obama d’avoir trahi les classes populaires n’ont pas de sens: il a jugulé la crise financière, fait bénéficier 24 millions de personnes d’une assurance-maladie, sauvé l’industrie automobile. Et tout cela contre l’opposition de la droite.

Et pourtant, ces mesures ont valu à son parti une haine féroce, pour deux raisons. D’une part, les plus pauvres en ont tiré quelques avantages et la classe moyenne a cru qu’elle payait la facture. D’autre part, on a soupçonné Obama de favoriser les gens de couleur, de même que les femmes.

Certes il y a des perdants. En vérité, Trump doit son élection aux souvenirs de celles et ceux qui vécurent leur jeunesse dans de petites villes, là où l’homme dominait, savait réparer voitures et toitures, allait à la chasse et pouvait rosser les cambrioleurs. Ces villes où les mêmes hommes, suite à la fermeture de «leur» usine, se retrouvent maintenant sans emploi ou travaillent chez McDonald’s. Alors que leurs épouses gagnent souvent davantage qu’eux.

La perte de dignité des hommes blancs est un facteur important. Une politique qui veut éviter l’explosion sociale doit s’en préoccuper et le faire avec des moyens financiers et des discours, avec un objectif aussi.

La dignité est aussi affaire de lucidité. Certes, la situation économique actuelle justifie largement la colère. Mais cette dernière n’excuse pas la bêtise: les travailleurs qui votent républicain ont élu un homme qui prévoit des allégements fiscaux de 40% pour les super riches et de 6% seulement pour eux-mêmes. Un dictateur en puissance qui ne respecte ni l’Etat ni la Constitution.

La colère elle aussi ne donne que des droits limités. Comme l’écrit Laurie Penny, l’homme qui ne trouve pas de place dans le bus occupé par des étrangers bruyants a le droit d’être fâché. Mais il n’a pas le droit de se saisir du volant et de précipiter le bus dans le fossé.

La tempête à venir

Les gens de gauche et les partisans de l’ouverture doivent-ils quitter leur bulle et se mettre à l’écoute des soucis du peuple? Certainement pas, pour quatre raisons. Premièrement le peuple, défini comme le rassemblement des gens simples, n’existe que dans la propagande. Deuxièmement, ceux qui en appellent à la proximité avec le peuple sont eux-mêmes le plus souvent des politiciens professionnels – en clair des intellectuels qui dénigrent les intellectuels. Troisièmement, pour l’autre camp, il n’est pas question de dialogue mais de domination. Quatrièmement, le dialogue n’aurait aucun sens. Les personnalités autoritaires n’ont jamais réagi à la gentillesse autrement qu’avec un coup de pied.

Aujourd’hui, seule compte la combativité. Dans une société polarisée, c’est la partie la plus passionnée qui l’emporte. L’erreur de Clinton n’est pas de vivre dans une bulle, mais de ne pas avoir su susciter, chez ceux qui s’y trouvaient aussi, une mobilisation suffisante pour lui permettre de gagner.

On ne va pas s’ennuyer dans sa propre bulle, pour la simple raison que des régimes autoritaires sont désormais en place aux Etats-Unis, en Chine, en Russie ou s’y installeront peut-être bientôt en Italie ou en France. La tempête s’approche. C’est le moment de redresser la tête, non de la baisser.

Cet article a été publié dans le Tages-Anzeiger du 21 novembre 2016 (traduction DP).

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