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Lausanne-Odessa et retour, à 16 ans au début du 19e siècle

François-David Noir, Journal de voyage. Lausanne-Chabag-Odessa. Présenté et annoté par Jean-Pierre Bastian, Bière, Cabédita, 206 pages

C’est un document exceptionnel qui paraît aux Editions Cabédita, après avoir dormi pendant cinq générations dans des archives familiales. Il est présenté et annoté par la plume experte de Jean-Pierre Bastian, de Lutry, professeur à l’Université de Strasbourg. Relevons aussi la qualité des illustrations, qui «collent» au récit et l’enrichissent.

Certes, les journaux de voyage ne sont pas rares au début du 19e siècle. Mais ils sont presque tous l’apanage d’aristocrates, de bourgeois ou de commerçants éclairés, de missionnaires ou d’écrivains romantiques. Songeons à l’Itinéraire de Paris à Jérusalem de François-René de Chateaubriand (1811) ou aux impressions laissées par Alphonse de Lamartine sur son voyage en Orient (1835). Or ici, avec le récit du périple de Lausanne à Chabag et Odessa, et retour, de François-David Noir (1806-1877), nous sommes en présence d’un homme issu du peuple, de surcroît très jeune – il a seize ans à son départ! – qui écrit dans un style beaucoup plus prosaïque.

François-David est issu d’une famille de huguenots français. L’un de ses ancêtres a été condamné en 1746 aux galères du fait de ses convictions religieuses, mais a pu fuir et s’installer à Lausanne. Son père est maréchal-ferrant. Il décède alors que l’enfant a huit ans. Sa mère tiendra ensuite une épicerie. Avec ses trois fils, elle vit chichement. Leur logement «consistait en une petite chambre obscure et humide», écrira-t-il dans son Introduction qui date, elle, de 1862. Il s’agit donc d’un milieu social très modeste. Mais le garçon est intelligent, avide d’apprendre et de réussir financièrement. En outre, il a une véritable soif de lectures. Il entend parler d’Odessa, fondée en 1794 après la victoire russe sur les Ottomans et l’annexion de la Crimée par Catherine II. C’est la capitale économique de la Bessarabie, une ville cosmopolite où l’on peut faire fortune.

Mais un autre intérêt de ce document est que le destin de François-David va se confondre, pendant la durée du voyage, avec celui de familles de vignerons vaudois appelés par le tsar Alexandre Ier à venir fonder une petite colonie viticole à Chabag. Celle-ci, qui a perduré jusqu’à la deuxième guerre mondiale, est restée célèbre de nos jours. N’oublions pas que les années 1816-1817, qui connurent de mauvaises récoltes, furent des années de misère et même de famine dans le canton de Vaud comme dans toute la Suisse. Il y eut donc à cette époque beaucoup d’émigrants helvétiques – notamment des Fribourgeois au Brésil – que l’on qualifierait aujourd’hui de «migrants économiques».

Le départ a lieu le dimanche 21 juillet 1822. Il y a vingt-sept participants au voyage, répartis dans «trois chars lourdement chargés, abrités par une grossière toile goudronnée, sous laquelle on pouvait coucher la nuit». Le chef de l’expédition est un certain Louis-Vincent Samuel Tardent (1787-1836), de Vevey. Il faudra cent jours pour parcourir, par petites étapes, deux mille quatre cents kilomètres. François-David nous les raconte jour après jour ou presque.

Certes, le récit des disputes au sein de groupe et de ses conflits avec M. Tardent, qui a tendance à considérer le jeune homme comme un domestique, ou celui des multiples accidents qui surviennent aux roues de chars, n’est pas toujours d’un intérêt palpitant. En revanche, la description des villes et régions traversées est souvent originale. L’auteur ne manque pas de montrer ses connaissances historiques et mythologiques. Il fait de fréquentes allusions, par exemple, aux campagnes napoléoniennes, notamment lors de son passage à Austerlitz. Il va visiter les monuments historiques et les belles églises, chaque fois qu’il en a la possibilité.

Après avoir traversé la Suisse, le convoi entre dans l’empire d’Autriche, puis dans le royaume de Bavière. Le texte présente parfois un intérêt ethnographique: ainsi lorsque François-David décrit les costumes masculin et féminin de la région de l’Inn. Puis c’est «la Moravie et la Silésie autrichienne, la Galicie, la Bucovine et enfin la Bessarabie». En Galicie, il rencontre une population essentiellement juive. Le 5 octobre, le groupe entre enfin en Bessarabie russe. Il parvient à son but, le village de Chabag, que les Suisses ont rebaptisé Helvétianopolis.

Mais le jeune homme a, lui, un autre objectif: Odessa. Son séjour dans cette ville fait l’objet de la deuxième partie du journal. Il y apprend «la tenue des livres, la correspondance, les affaires», qui lui seront fort utiles plus tard.

S’il se plaît à Odessa, il éprouve néanmoins un constant Heimweh: son «cher Lausanne», qu’il idéalise d’ailleurs, lui manque, ainsi que ses frères et surtout sa mère très aimée. Vu la maladie de celle-ci, il avance son retour, qui durera du 3 août au 3 novembre 1825 et se fera sur un bateau vénitien. Une circonstance qui lui permettra d’apprendre l’italien. Le vaisseau se joint d’abord à une escadre, à cause des dangers générés par la guerre de libération des Grecs contre l’Empire ottoman. François-David dit son respect pour le courage des patriotes helléniques. En passant, le voyageur est fasciné par Constantinople. Mais la longueur du voyage lui pèse. Il subit les aléas de la navigation à voiles et la quarantaine à son arrivée à Marseille. Son journal s’achève alors qu’il entre en territoire helvétique.

Si François-David Noir témoigne de beaucoup d’intérêt envers les monuments du passé, il montre en revanche une totale incompréhension, lui le protestant très pieux, envers les autres religions et les cultures étrangères! Les Juifs notamment provoquent en lui un véritable dégoût. Non qu’il fasse preuve d’un antisémitisme qui lui serait personnel. Il ne fait que répéter tous les préjugés de son temps. Ecoutons-le parler des Juifs orthodoxes des shtetl ou des quartiers qui leur sont réservés dans les villes de la Pologne russe: «La tournure de ces Juifs est, il paraît, bien assortie à leur caractère: toujours sales, dégoûtants, leur longue robe noire et couverte de graisse. Ils portent ordinairement un énorme bonnet en poil et dessous une cape en cuir qu’ils ne soulèvent jamais; ils ont la tête tondue, excepté sur les côtés que de grands cheveux bouclés leur descendent sur les oreilles. Les femmes paraissent encore plus sales et c’est elles qui se chargent de disputer avec les voyageurs [dans les auberges souvent tenues par les Juifs] et elles s’en acquittent à merveille. (…) Leurs enfants sont ordinairement couverts de gale et leurs cabanes fourmillent de vermine.» Quant aux Tziganes, «ils ressemblent plus à des porcs qu’à des hommes. Ils dansaient de la manière la plus grotesque, tandis que l’un raclait un violon d’une manière à devenir sourd»… Il est sensible à la grandeur des mosquées de Constantinople, mais pas aux «cris lugubres des imams dans les minarets». Seule la beauté esthétique des cérémonies orthodoxes trouve grâce à ses yeux. Il est vrai que le groupe des Vaudois est lui aussi l’objet de préjugés, qui peuvent se manifester par des jets de pierres. On les prend souvent pour des Komödianten ambulants, qui seraient damnés, et qui sont plus ou moins assimilés aux bohémiens.

Après son retour à Lausanne, François-David Noir sera très déçu par les possibilités professionnelles qui lui seront offertes. Il repartira pour Marseille où, de 1826 à 1831, il accumulera dans une grande banque une expérience financière. Après son installation définitive dans sa ville natale, il deviendra un banquier cossu, un notable bourgeois. Il adhérera aux idées piétistes fort répandues dans ce milieu et sera en 1847 l’un des fondateurs de l’Eglise évangélique libre vaudoise. Le personnage est sorti de l’oubli grâce à l’aventure de sa jeunesse que furent son voyage et son séjour en Russie.

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