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Burqa et burkini entre liberté et fondamentalisme

Photo Beau Giles
Photo Beau Giles (licence CC)

Au plan du débat philosophique, nous avons eu un été exigeant, marqué par l’importance ontologique des sujets débattus.

La burqa, dont deux élus au moins du parti socialiste, le directeur zurichois de la sécurité Mario Fehr et son homologue vaudois chargé de la santé et de l’action sociale Pierre-Yves Maillard, estiment judicieux d’envisager l’interdiction dans les lieux publics. Et le burkini qu’une trentaine de maires français avaient jugé bon de prohiber tandis que le ton montait entre baigneurs de différentes convictions vestimentaires.

Le 23 août, quatre policiers ont ainsi contraint une trentenaire en burkini à en ôter la couche supérieure. Certes, la Promenade des Anglais, où se déroulait la scène, avait connu pire un mois auparavant. Mais tout de même. Quelques jours plus tôt à Marseille, ce sont deux jeunes filles qui arboraient une tenue assez intégrale pour couvrir aussi la face qui ont été verbalisées. Leur mère, qui protestait hautement, a fini au poste, inculpée d’outrage, menaces, apologie du terrorisme.

Le 25 août, la juridiction française compétente a tranché: aucun trouble sérieux à l’ordre public – et pas davantage les inquiétudes suscitées par la vague d’attentats terroristes – ne justifie une prohibition qui constitue «une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle». Mais la plupart des maires concernés ont annoncé qu’ils maintenaient leur interdiction.

Sur ce versant du Jura, les sentiments semblent moins vifs, même si plusieurs piscines interdisent également le maillot intégral pour différentes raisons, qui vont de l’hygiène – les maillots sont des nids à bactéries, il n’en faut donc pas plus qu’il n’en faut – à la sécurité: en cas de malaise cardiaque, explique-t-on à Genève, le temps perdu à découper la combinaison peut être fatal. Il fallait y penser.

Manuel Valls, qui a tenu à s’exprimer sur ce sujet brûlant, est plus franc: «Le burkini n’est pas une nouvelle gamme de maillots de bain, une mode. C’est la traduction d’un projet politique, de contre-société, fondé notamment sur l’asservissement de la femme», a-t-il déclaré dans une interview.

La phobie de l’excès de tissus

Ce qui nous ramène à la burqa, qu’un homme aussi intelligent que Pierre-Yves Maillard envisage sérieusement d’interdire au nom des «libertés de conscience et de comportement». Détails mis à part – le maillot intégral n’est pas assimilable à une tenue qui dissimule le visage – d’où vient donc cette phobie de l’excès de tissus? Depuis quand se découvrir est-il un signe incontournable de bonne tenue démocratique?

Nos grands-parents, en tout cas, auraient été surpris. Ils auraient peut-être fait valoir que la dissimulation est parfois un signe de respect. On cache aussi ce qui est sacré: le visage du prophète Mahomet est recouvert sur les miniatures du même voile que celui des femmes. Ou trop puissant pour être contemplé sans danger: les califes de l’époque classique, tout comme dit-on les empereurs sassanides, tenaient audience derrière un rideau.

Pour nous autres Européens du 21e siècle, habitués à voir dans la fluidité du vêtement et la liberté de mouvement qu’il autorise un élément central du confort, c’est tout autre chose qu’évoque le spectacle d’une femme entièrement dissimulée sous une bonne couche de spandex ou de tissu noir cachant le visage et balayant le sol. Surtout lorsque son compagnon s’exhibe, lui, en short ou en jeans serrés, le torse mis en avantage par une chemise largement entrebâillée.

Nous y voyons le symbole par excellence d’une ségrégation que nous connaissons bien pour l’avoir pratiquée longtemps de façon plus soft: la mise en place d’un contrôle de la sexualité tout entier organisé autour du corps des femmes, conçu comme le lieu et la cause de toutes les tentations et de toutes les transgressions.

Un tel système ne dit a priori rien de la valeur respective des femmes et des hommes devant Dieu. L’islam, comme le christianisme, postule qu’elle est égale. Mais il assigne aux unes et aux autres des rôles sociaux distincts impliquant des parts fortement inégales de pouvoir, d’accès à l’espace public, de capacité d’écrire l’histoire et donc de reconnaissance sociale. Cela aussi, nous le connaissons bien, du moins lorsque nous n’avons pas entièrement perdu la mémoire.

Peut-être même ne le connaissons-nous que trop: après tout, les luttes féministes, des premiers combats pour l’accès au savoir et aux professions aux campagnes contre la banalisation du viol dans les années 70 et 80, ont été rudes.

Et malgré des avancées notoires (qui doivent peut-être un petit quelque chose à la volonté de se démarquer des hijabs et des burkas du monde musulman), l’apparition de ces derniers en Europe peut sembler une menace pour les acquis.

De plus en plus, toutefois, le problème est ailleurs. Les valeurs que nous associons à ces tenues évoquent celles que certains prétendent promouvoir à coups de bombes, d’assassinats et de viols commis au nom de la religion. Il devient dès lors tentant d’assimiler le refus du contact que semble exprimer le niqab à un rejet total des valeurs occidentales.

Des motivations et significations diverses

Mais est-ce bien cela – défense de la ségrégation sexuelle et de l’assignation des femmes à la seule reproduction, voire soutien au terrorisme – que celles qui portent burkini ou burqa en Europe, entendent signifier? Ce n’est en tout cas pas ce qu’expliquent celles d’entre elles qui s’expriment. Le plus probable est qu’elles n’entendent pas toutes dire la même chose. Ainsi, le burkini peut être vu comme une forme de transaction: pour celles qui le portent, l’obligation de se couvrir le corps et les cheveux est considérée comme acquise. En enfilant un maillot intégral, elles choisissent d’aller quand même à la plage, ne serait-ce que pour accompagner leurs enfants dans l’eau. Et comme le dit Latifa Ibn Ziaten, mère d’un soldat assassiné par Mohammed Merah, «une femme qui adhère à l’idéologie de Daech, ce n’est pas à la plage que vous risquez de la trouver».

Quant au niqab, il renvoie certes symboliquement à un ordre social autoritaire, basé sur l’enfermement des femmes – l’ethnologue Hanna Papanek parle du voile comme d’une réclusion portative (qui a au moins l’avantage qu’on peut l’emmener en promenade). Mais on peut aussi y discerner des échos plus familiers: refus du monde exprimé par les nonnes, voire dénonciation par certaines féministes de la transformation des corps féminins en objets au service de la marchandisation capitaliste. Et si certains niqabs ont sans doute valeur d’affirmation politique, d’autres peuvent correspondre à un cheminement religieux entièrement pacifique.

La seule chose qu’on peut finalement dire avec certitude, c’est que les deux tenues constituent des usages paradoxaux – et très largement minoritaires – de la grande liberté reconnue ici aux individus de se présenter en public comme ils l’entendent. Ils peuvent déranger. Mais ils ne menacent cette liberté que d’une seule manière: par la tentation qu’ils inspirent à certains de la limiter. Et de se tirer du même coup une balle dans le pied.

Les musulmans européens sont divisés sur l’attitude à adopter face aux manifestations du fondamentalisme, certains attendent même d’éventuelles interdictions une forme de protection face à la pression communautariste. Mais aucun d’entre eux ne peut rester insensible à la haine toujours plus explicite qui imbibe le débat sur les «signes ostentatoires», pour le dire en hexagonal courant, de la fidélité religieuse.

Or ce résultat, avec le divorce qu’il prépare entre les sociétés européennes et leurs musulmans, est exactement celui que les groupes djihadistes, d’Al Qaeda à Daech, poursuivent avec acharnement. Au moment où la violence très largement intra-communautaire de ces derniers détourne d’eux de nombreux croyants, c’est, pour le dire en termes simples, vraiment trop bête.

Restent les détails: la nécessité, peut-être, de voir les visages de ceux qui s’adressent à une administration publique, les normes d’hygiène en piscine, etc. Autant de questions qui méritent tout au plus un traitement réglementaire.

Mais le problème de fond est ailleurs et c’est bien, comme le disent les partisans de la ligne dure, une question de valeurs. Ou plutôt de valeur au singulier: faisons-nous toujours assez confiance à la liberté pour vouloir la défendre et la partager? Ou sommes-nous à notre tour devenus des fondamentalistes?

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