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L’adaptation, rengaine du capitalisme face au changement climatique

Romain Felli, La grande adaptation, Paris, éd. du Seuil, 2016, 234 pages

Photo Ed. du Seuil

Pour la génération des années 1980, le concept d’adaptation pourrait s’avérer l’un des derniers thèmes en vogue pour caractériser la réponse apportée par nos sociétés occidentales au changement climatique.

En s’appuyant sur les thèses de l’anthropologue Karl Polanyi, l’ouvrage de Romain Felli, chercheur à l’Université de Genève (interviewé par Libération le 13 mai dernier), montre principalement deux choses: cette réponse n’est pas nouvelle et remonte à l’émergence même du problème dans les années 1970. Ensuite, il s’agit d’une volonté d’étendre l’emprise du capitalisme et de répondre, comme le suggère Naomi Klein, au choc des catastrophes naturelles par le choc du marché.

Dès la fin des années 1960, face aux inquiétudes croissantes sur l’état de la planète et vu l’épuisement annoncé des ressources naturelles, le terme d’adaptation constitue une réponse mise en avant par plusieurs groupes d’intérêt américains à la pointe de la recherche sur le climat.

Fatalisme et marché

Ce qui peut surprendre est l’attitude fataliste adoptée face au changement climatique. Des organisations comme l’Aspen Institute ou Resources for the future imposent une vision déterministe de ce changement: elles conçoivent la pauvreté et la famine comme ses principales conséquences et mettent en garde contre la surpopulation mondiale, la sous-production alimentaire et la mauvaise culture des terres par les pauvres.

Ces phénomènes allant croissant, ils pourraient à terme déstabiliser l’ordre mondial ou, au contraire, conduire à l’émergence d’un despotisme technocratique, d’où la nécessité de mettre en place des programmes d’aide facilitant l’adaptation. Ces programmes créent en réalité une aubaine, notamment pour l’agro-industrie américaine, qui se sent responsable d’assurer une production alimentaire suffisante pour nourrir les pauvres.

Mais des visions alternatives cherchent à se faire entendre. C’est notamment le cas d’un organisme de recherche américano-russe basé à Vienne, l’International Institute for Applied Systems Analysis. Créé en pleine guerre froide à l’initiative du président Lyndon B. Johnson, cet organisme s’empare de la question du changement climatique et, dès 1972, certains de ses membres proposent l’introduction d’un marché des droits de polluer.

Pourtant, ce même organisme écarte quelques années plus tard le rapport du physicien argentin Rolando Garcia, contemporain et collègue de Jean Piaget. Au lieu de réaliser une étude d’impact du changement climatique sur la condition humaine comme les sciences naturelles ont l’habitude de le faire, ce chercheur remet en question la vision fatalo-déterministe dominante et insiste sur les causes politico-économiques de la famine, telles que les stratégies d’appropriation des ressources par les élites locales, les rapports de pouvoir, l’absence d’institutions politiques stables redistribuant les richesses et la faible possibilité de revendiquer des droits.

Cette perspective revient d’actualité quelques années plus tard, non seulement grâce au lauréat du prix Nobel d’économie Amartya Sen, mais aussi lors de la première grande conférence intergouvernementale sur le changement climatique, tenue à Toronto en 1988.

Alors que la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre semble trouver un premier appui politique, les pays du sud se mettent à redouter que cette nouvelle priorité relègue au second plan les objectifs de développement.

Mais plusieurs économistes de l’OCDE et de la Banque mondiale veillent au grain. En se référant à la thèse de la «destruction créatrice» de Joseph Schumpeter, ils critiquent les institutions politiques et leur tentative de prendre le contrôle de l’environnement; ces efforts nuisent à une bonne adaptation, car ils empêchent les individus de prendre conscience des libertés dont ils disposent. En créant une pseudo-sécurité, l’État fausse l’analyse coûts-bénéfices faite par chacun, crée une aversion à la prise de risque et à l’initiative individuelle. Au final, seule la capacité d’adaptation et de régénération des individus et des entreprises compte, car ce sont eux les plus aptes à affronter le changement.

L’auteur s’appuie sur le développement de la micro-assurance et du microcrédit pour illustrer la stratégie d’inclusion des personnes les plus pauvres dans le marché afin de faciliter leur adaptation, par exemple en cas de mauvaise récolte. Mais l’émergence d’un tel marché est conditionnée non seulement par la possibilité pour les producteurs de revendiquer leurs droits d’assurés – les compagnies d’assurance soutiennent à cette fin des programmes d’alphabétisation financière –, mais aussi à la monétisation des biens agricoles produits, et ce notamment dans le but de pouvoir payer la prime d’assurance.

Une telle adaptation représente une nouvelle source de vulnérabilité pour les producteurs, désormais contraints de vendre une production répondant à la demande et exposés aux risques de fluctuation des prix. Pour mémoire: près de la moitié des travailleurs au niveau mondial sont actifs dans l’agriculture.

Dimension sécuritaire

Mais l’adaptation au changement climatique ne s’arrête pas aux petits producteurs. La dimension sécuritaire joue un rôle de plus en plus important, car la dégradation de surfaces agricoles, la réduction des matières premières et les catastrophes naturelles entraîneraient des migrations massives de personnes sur une planète déjà surpeuplée. En 1994, le journaliste Robert Kaplan redoute la faillite d’Etats qui se montrent incapables de gérer leur démographie et les conflits croissants autour des ressources; il prédit des flux migratoires de masse imminents vers les pays du nord.

Les Etats du sud étant incapables de faire face seuls à cette menace sécuritaire, il faut intervenir à titre humanitaire dans les situations de crise, mais également faciliter les mouvements de personnes, afin de donner à chaque migrant une nouvelle chance lorsque la situation locale n’est plus tenable. Mais cette circulation de la main-d’œuvre ne s’accompagne pas pour autant d’une ouverture des frontières – ou temporaires seulement, comme pour les travailleurs saisonniers. Elle doit seulement permettre de fournir une main-d’œuvre sans droits et bon marché.

Finalement, on peut lire l’adaptation au changement climatique comme le reflet de la logique capitaliste d’organisation de la nature, exploitant le travail et épuisant les ressources naturelles.

La suggestion faite par l’auteur de démocratiser la gestion des ressources pour réduire la vulnérabilité des populations et enrayer la logique d’accumulation n’en est qu’à ses débuts. Dans la lignée des travaux de la lauréate du prix Nobel d’économie Elinor Ostrom, chercheurs et praticiens redécouvrent des modèles de gestion partagée des ressources auxquelles on attribue souvent pêle-mêle l’étiquette d’origine anglophone de «communs». Mais attention, le partage vaut pour l’usage, pas pour la propriété qui reste réservée au détenteur de la richesse exploitée.

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