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L’Euro de football, pacifié, pris en otage par une violence venue d’ailleurs

L’état d’esprit bien différent des compétitions entre clubs et entre équipes nationales

Photo Nazionale Calcio
Photo Nazionale Calcio (licence CC)

En Occident, L’Euro de football est bien loin des délires nationalistes redoutés autrefois. Ce sont les compétitions entre les clubs, dont les identités sont fortes, qui excitent aujourd’hui les passions. Le terrorisme était redouté, mais pour l’instant c’est un quasi-commando de jeunes Russes qui a semé la terreur à Marseille.

Les violences de Marseille entre Anglais et Russes sont un arbre qui cache la forêt de la pacification progressive des grandes compétitions de football entre nations. Ces quelques centaines de supporters anglais, totalement maîtrisés en Grande-Bretagne où la violence a disparu des stades et de leurs abords, se retrouvent hors de tout contrôle sur le continent.

Lors du Mondial de 1998, de violents incidents ont opposé la génération précédente des fans anglais à des Tunisiens à Marseille. Beuveries et jets de canettes de bière, un folklore très britannique, sont aisément contenus par les forces de l’ordre. Mais personne n’avait prévu l’arrivée discrète de quelques 150 jeunes Russes, spécialistes en arts martiaux, organisés en commandos, que des experts disent manipulés par leurs services secrets, venus peut-être montrer de manière subliminale que l’on ne doit pas s’en prendre à la Russie.

Les valeurs anglaises du football mondial

Le football est une invention anglaise et ses valeurs sous-jacentes restent profondément marquées par celles du royaume d’outre-Manche. Au début était l’amateurisme, le péché originel du sport, avec cette définition anglaise de 1883: «Est amateur tout gentleman qui n’a jamais pris part à un concours public ouvert à tout venant, ou pour de l’argent […] qui n’est ni ouvrier, ni artisan, ni journalier.» L’entre-soi de l’aristocratie anglaise, ses valeurs de fair-play – une expression de la langue anglaise devenue universelle – et sa violence de classe anti-prolétaire. Nul étonnement que le football anglais, sport ouvrier par excellence, soit devenu professionnel en 1885. Mais les normes des classes supérieures anglaises ont continué à surplomber le sport européen pendant plus d’un siècle, créant une ambiguïté fondatrice qui demeure à l’œuvre aujourd’hui.

Au fond, même si l’amateurisme est mort depuis longtemps dans le sport de haute compétition et si, de fait, il n’a probablement jamais vraiment existé, l’idée d’une sorte de pureté originelle du sport, issue directement des valeurs dominantes britanniques – que le meilleur gagne – reste très présente.

Mais le mercantilisme est aussi l’un des fondements de la Grande-Bretagne: le meilleur peut gagner, mais il peut aussi s’enrichir sans trop de scrupules! Ce n’est pas un hasard si le championnat de football qui brasse le plus d’argent est justement la Premier League anglaise, avec ses clubs qui attirent les meilleurs joueurs du monde entier ainsi que les investisseurs les plus fortunés et souvent les plus douteux.

Bien sûr il existe, surtout en Espagne, des clubs qui rivalisent avec les Anglais; mais leurs succès reposent sur des montagnes de dettes qui auraient dû les conduire depuis longtemps à la faillite sans l’évidente indulgence des pouvoirs publics. Et les clubs d’autres grands pays du football, comme l’Allemagne ou l’Italie, ont de plus en plus de peine à tenir leur rang. Nul étonnement que cette course à l’argent déteigne sur les organisations internationales qui régulent le football et que la corruption gangrène jusqu’au sommet: la Fifa ou l’Uefa.

Clubs et équipes nationales: des états d’esprit bien différents

Et donc l’Euro de football se déroule en France en ce mois de juin 2016. Pendant longtemps, il était de bon ton de présenter les grandes compétitions opposant des sélections nationales comme des sortes d’opium du peuple, destinées à camoufler les problèmes sociaux et à susciter des élans identitaires vaguement suspects. En réalité, les vrais jeux du cirque, ce sont les compétitions de clubs avec les montants faramineux gagnés par les meilleurs joueurs et les déplacements massifs de supporters. Les problèmes de violence dans les stades et aux abords sont aujourd’hui bien maîtrisés, ce qui n’a fait qu’accroître l’attractivité des grands championnats auprès d’un public devenu davantage familial et féminin.

Des compétitions comme l’Euro ou le Mondial sont finalement des fêtes bien gentillettes où des footballeurs vedettes acceptent de jouer pour leur pays sans salaire ou presque, dans l’espoir d’y gagner un supplément de prestige. Les groupes de spectateurs avec les couleurs de leur drapeau sur les joues, des couvre-chefs bizarres et le maillot de l’équipe de leur pays sont plutôt sympathiques et attendrissants, tout comme les concerts de klaxons célébrant les victoires dans les rues de nos villes. La transformation du football en spectacle familial, plutôt coûteux et réservé aux classes moyennes en Grande-Bretagne, a aussi contribué à retenir en lisière des stades un public jeune et populaire dont une frange, heureusement très peu nombreuse, se défoule en suivant son équipe nationale à l’étranger.

En ce qui concerne le prestige national retiré lors de l’Euro ou du Mondial, nul doute que les Espagnols et les Allemands, grands vainqueurs des dernières compétitions internationales, se soient sentis bien dans leur peau après les triomphes de la Roja puis de la Mannschaft. Mais cela n’a pas changé d’un iota la vie économique et politique de leurs pays respectifs.

En fait, l’Euro et le Mondial de football demeurent aujourd’hui sans doute plus proches d’un patriotisme bon enfant et convivial que les compétitions de clubs dominées par les passions identitaires et par l’argent. Gageons que cette étrange et violente intrusion venue de Russie n’infléchira pas cette évolution.

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