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Une étude se penche sur les films d’Henry Brandt réalisés pour l’Exposition nationale de 1964

Alexandra Walther, La Suisse s’interroge ou l’exercice de l’audace, Lausanne, Antipodes, 2016, 124 pages

Si plusieurs ouvrages ont paru à l’occasion du cinquantenaire de l’Expo 64, aucun ne s’est penché spécifiquement sur la fameuse série de courts-métrages réunis sous le titre La Suisse s’interroge et projetés dans la section La voie suisse, donc au cœur de l’Expo.

Et pourtant qui, parmi les visiteuses et visiteurs de celle-ci, a oublié le visage triste du petit garçon, au terme de l’ennuyeuse promenade dominicale en «bagnole», racontée dans le seul épisode de fiction, La course au bonheur?

Rappelons d’abord que le cinéaste Henry Brandt (1921-1998) n’était pas un inconnu. Il s’était fait notamment remarquer par un moyen-métrage, Les nomades du soleil, en 1953, commandité par le Musée d’ethnographie de Neuchâtel, puis par le film Quand nous étions petits enfants (1961), tourné dans une classe d’école de la vallée de la Brévine, et qui avait remporté un beau succès.

Venons-en au concept qui présidait à l’Exposition nationale de 1964. Celle-ci avait pour but premier d’enfanter «une prise de conscience du peuple suisse» et d’énoncer les problèmes qui se posaient pour l’avenir. Au contraire des Expositions nationales de Berne en 1914 et de Zurich en 1939 (la Landi), toutes deux à la veille d’un conflit mondial et qui se voulaient rassurantes, celle de 1964 s’était donné pour mission d’imposer une démarche réflexive au visiteur.

Mais le livre d’Alexandra Walther (issu d’un mémoire de licence) en montre bien les limites: «Toute vérité n’est pas bonne à dire.» On en eut une preuve éclatante avec le questionnaire Gulliver imaginé par Charles Apothéloz et son équipe, et dont les résultats, peu conformistes par rapport à une «suissitude» traditionnelle, furent interdits de publication!

Remarquons aussi que le cinéma était omniprésent à l’Expo, de la superproduction guerrière Nous pouvons nous défendre, projeté dans le pavillon de l’armée en forme de hérisson, aux nombreux films concernant l’agriculture ou l’industrie, en passant par Les apprentis d’Alain Tanner.

Avec la série commandée à Henry Brandt, on était dans un domaine plus sensible. Que montrait-il? La course à l’argent et aux biens matériels propres à la société de consommation, la dissolution des liens sociaux qui en résulte, le travail-opium, la pollution, le développement urbain anarchique, la xénophobie envers les travailleurs étrangers. Un commentaire parfois ironique et la musique de Julien-François Zbinden accentuaient l’effet de choc que ces cinq courts-métrages devaient susciter chez le spectateur.

Or, tout l’intérêt de l’ouvrage d’Alexandra Walther est de montrer que les séquences finales (celles qui ont été effectivement vues par les visiteurs de l’Expo) furent le résultat d’âpres négociations, d’interventions politiques, pour ne pas parler de censure. Il faut dire que le comité directeur de l’Exposition était largement dominé par le Parti radical-démocratique.

Ces instances dirigeantes reprochèrent aux premières versions des films de manquer d’«objectivité», de n’être pas assez «positives»: elles enjoignirent à Henry Brandt de modérer ses critiques. Les choses empirèrent lorsque Hans Giger, représentant du Conseil fédéral, surnommé «l’œil de Berne», s’en mêla. Pour lui, l’Exposition devait présenter une vérité qui plaise à la Suisse officielle. Et comme celle-ci tenait les cordons de la bourse, le réalisateur fut forcé de céder sur quelques points. Il dut renoncer à certaines de ses idées et de ses images.

Malgré ces contraintes, le visionnement successif de ces cinq courts-métrages agit tel un coup de poing sur le public!

Comme l’écrit dans sa postface Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse: «Il y a dans le travail du cinéaste Henry Brandt un double discours révolutionnaire. Dans son ensemble de films pour l’Expo, il dynamite le modèle social traditionnel et pose des questions sur l’avenir qui s’avèrent plus que pertinentes aujourd’hui encore. Mais surtout, à mon sens, il pose les bases esthétiques d’un profond renouveau du cinéma. A travers un dispositif de projection/déambulation qui préfigure les installations d’aujourd’hui, il propose un cinéma profondément novateur, où la fiction et le documentaire s’entrelacent, se mêlent à des récits et des essais.»

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