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Ouvrir un livre, ouvrir une histoire. Vingt ans d’édition, Neuchâtel, Editions Alphil, 2016, 169 pages

Photo Ed. Alphil

Cette formule en exergue définit assez bien l’esprit de l’ouvrage que les dynamiques éditions neuchâteloises Alphil publient à l’occasion de leur 20e anniversaire. Elles ont en effet demandé à 20 de leurs auteures et auteurs de parler d’un livre qui les a marqués.

Plutôt que résumer chacune de ces contributions, ce qui serait fastidieux, tentons d’en tirer quelques lignes de force.

Pour Ariane Brunko-Méautis comme pour Benoîte Crevoisier, des livres les ont fortifiées dans la prise de conscience de leur valeur de femmes. La première a tissé avec Simone de Beauvoir des liens qui l’ont accompagnée toute sa vie. C’est elle qui a transcrit les nombreuses lettres du soldat Jean Muller (tué en 1956), racontant les horreurs commises par l’armée française en Algérie, publiées par Témoignage chrétien puis reprises par Beauvoir dans La Force des choses. Elle se retrouvera aussi, plus tard, dans l’écrivaine parisienne qui définit ainsi la vieillesse: «Vieillir, c’est se définir et se réduire. […] Oui, le moment est arrivé de dire: jamais plus! Ce n’est pas moi qui me détache de mes anciens bonheurs, ce sont eux qui se détachent de moi.» A travers La Femme celte de Jean Markale, Benoîte Crevoisier a «su que nous autres femmes, depuis la nuit des temps, étions un élément hautement civilisatoire. Jean Markale m’a rendu jadis ma fierté, la mesure de ma valeur et de ma dignité».

On notera la forte influence, chez plusieurs auteurs et notamment chez les historiens, des romans historiques lus pendant l’enfance et l’adolescence: ceux d’Alexandre Dumas, Théophile Gautier, Alfred de Vigny, Erckmann-Chatrian, Walter Scott ou encore Fenimore Cooper. Comme le dit Chantal Lafontant Vallotton: «C’est à travers ces romans historiques qu’est née pour une bonne part ma passion pour l’histoire.» Elle souligne aussi la dimension sociale de la lecture: «Le plaisir de la lecture, c’est aussi le plaisir du partage. C’est de discuter du livre aimé avec ses proches, ses amies et ses amis; c’est partager ses sentiments et ses émotions: c’est apprendre à découvrir les autres, mais aussi à se découvrir soi-même.»

Hans-Ulrich Jost, lui, témoigne comme d’autres de sa difficulté à choisir entre œuvres littéraires, ouvrages scientifiques et textes qui ont fortement contribué à forger ses méthodes de chercheur, à l’exemple des ouvrages de Jürgen Habermas. Marc Perrenoud opère la distinction entre les livres que l’on a aimés et ceux qui ont été utiles à notre prise de conscience intellectuelle. Parmi ces derniers, il évoque la Nouvelle Histoire de la Suisse et des Suisses, parue en 1983, qui renouvelait l’historiographie helvétique et remettait en question bien des certitudes, concernant notamment l’attitude de notre pays pendant la deuxième guerre mondiale. En passant, Perrenoud souligne le risque que comporte le «online über alles»: «C’est le règne du bref, du provisoire, de l’immédiat qui menace les sociétés humaines. Les livres apportent la complexité, la profondeur, la longue durée. Ils constituent des références et des repères. Ils sont d’autant plus indispensables à l’époque actuelle qui semble désorientée et chaotique.»

Disciple du grand médiéviste Jacques Le Goff, Christophe Mauron considère «l’histoire comme invitation à l’action». Son maître est entré dans la Résistance. «En intellectuel engagé, il nous encourage ainsi à devenir acteurs de notre propre histoire.» Pour Olivier Meuwly, le roman 1984 de George Orwell, une «plongée dans les entrailles du totalitarisme», nous montre que «toute idée politique peut basculer dans l’horreur si l’on n’y prend garde». La lecture des Procès de Moscou de Pierre Broué a protégé Jean-Daniel Morerod du communisme et du fascisme.

Deux auteurs – Denis Petitjean et Isabelle Raboud-Schüle – ont gardé en mémoire des livres lus dans l’enfance et mettant tous deux en scène la vie difficile d’enfants pauvres. Jean des Sonnailles a mis la seconde en relation avec les objets, a «stimulé une envie de comprendre ce qui fait la vie des gens, ailleurs ou ici» et probablement déterminé sa vocation d’ethnologue, aujourd’hui responsable du Musée gruérien à Bulle.

Le livre peut aussi être une invitation au voyage. Ainsi, Terre des hommes de Saint-Exupéry a amené le journaliste José Ribeaud à partir en 1957 enseigner dans le «département des oasis», qui faisait alors partie de l’Algérie française. Pour Patrick Vallélian, un livre comme L’Usage du monde de Nicolas Bouvier, «ça me donne des envies de prendre l’air. De partir au large. De voyager». Il en est allé de même pour François Walter il y a quelque 50 ans, sur une terre alors ouverte aux routards. Parcourant l’Europe centrale puis retrouvant celle-ci dans le roman Le Pont sur la Drina d’Ivo Andric, il a compris l’importance des paysages, qui ont orienté tout un pan de sa vie de chercheur.

En conclusion, Alain Cortat évoque vingt livres dont la publication a marqué les Editions Alphil (appellation née de son prénom et de celui de Philippe Erard, le cofondateur). C’est un témoignage intéressant sur les difficultés rencontrées par un jeune éditeur, sur les phases du développement de son entreprise, sur sa ligne éditoriale: d’une part des ouvrages destinés aux chercheurs universitaires, et d’autre part des récits de vie, souvent liés au fascisme et au nazisme, touchant un plus large public.

Pour terminer, reprenons ces mots d’Umberto Eco: «Celui qui ne lit pas, arrivé à 70 ans, n’aura vécu qu’une vie: la sienne; celui qui lit en aura vécu au moins cinq mille.»

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