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Citizen Cannes ou la splendeur des statistiques

Les paradoxes du Festival et du marché du film

Photo Yann Caradec
Photo Yann Caradec (licence CC)

Chaque secteur de l’économie a sa grande foire mondiale qui domine toutes les autres.

Pour l’automation et les machines, le rendez-vous de Hanovre est indispensable. Dans l’industrie du téléviseur et de l’électronique grand public, Las Vegas s’impose. Bâle reçoit le salon de l’horlogerie le plus important au monde ainsi que la principale foire d’art contemporain. Et pour le cinéma, Cannes reste un événement incontournable.

Bien sûr il y a d’autres festivals, chacun avec sa spécificité: Berlin est le plus politique, Venise le plus ancien, Locarno peut-être le plus savant. Mais ces manifestations sont souvent liées à un pays, à une zone linguistique ou à un créneau particulier.

Le Festival de Cannes est universel, une fusée à plusieurs étages dont le carburant se compose d’un mélange d’affaires, de marketing et de sentiment de culpabilité.

D’abord l’argent: le marché du film est la base du Festival. Il réunit environ 10’000 personnes, dont 3’200 producteurs, 2’300 distributeurs, 1’500 vendeurs, autant d’acheteurs ainsi que… les programmateurs des autres festivals qui font leur marché à Cannes. Plus de 4’000 films y sont présentés. Comme à Hanovre pour l’industrie des machines ou à Bâle pour l’horlogerie, on négocie des contrats, des productions; des risques sont pris sur des projets ou des investissements; on élabore des stratégies de distribution.

La vie normale des affaires en somme avec toutefois une différence majeure: à Hanovre, personne ne placera une machine-outil sur un tapis rouge pour la photographier.

Le cinéma est une industrie tout en paraître et en séduction. Et c’est le deuxième étage de la fusée cannoise. Il faut des photos de stars sur les marches du palais des festivals. Si les hommes portent en général des smokings, les femmes ont parfois des tenues dignes des chanteuses du grand prix de l’Eurovision, les plus provocantes et extravagantes étant généralement les moins connues. Le lendemain, leurs photos sont dans les journaux du monde entier.

Et si les vedettes sont là, c’est parce qu’elles jouent dans les quatre ou cinq films dits «hors-compétition», plutôt grand public, qui feront parler d’eux dans les magazines. Ces films profitent-ils de leur passage sur la Croisette pour drainer beaucoup de spectateurs? Pas forcément.

Notre pays, avec ses trois cultures, est sans doute assez représentatif du goût européen moyen. Prenons donc les statistiques suisses pour les films hors-compétition de ces trois dernières années. En 2015, Mad Max, Fury road, poursuites et explosions dans un monde post-apocalyptique, est au 23e rang du nombre des entrées; L’homme irrationnel, le Woody Allen de l’année, se retrouve 78e. En 2014, le premier film hors-compétition avec des acteurs en chair et en os, le biopic consacré à Grace de Monaco n’est que 110e. En 2013, Gatsby, bénéficiant de l’aura de Leonardo di Caprio, est 10e au classement suisse.

Ces résultats n’ont rien d’exceptionnel. Auraient-ils été très différents sans le passage à Cannes? Pas sûr.

Et nous arrivons à la mise à feu du troisième étage de la fusée du Festival: la compétition. La présence de vedettes jouant dans des films au succès parfois très relatif sert à valoriser et à faire parler des films de la compétition. D’autres stars sont aussi souvent présentes dans le jury. Et lorsque le président est une vedette du grand cinéma populaire américain, il attribue la Palme d’or à un film difficile ou sortant complètement des normes.

Trois cas semblent en effet très savoureux ces dernières années.

  • En 2013, Steven Spielberg, le cinéaste populaire et familial par excellence, qui n’a peut-être jamais tourné une scène érotique dans sa vie, couronne La vie d’Adèle – un film qui comporte des plans interminables de plusieurs minutes d’amour lesbien, explicites, non simulés et en gros plan.
  • En 2011, le jury, présidé par Robert de Niro, acteur légendaire s’il en est, décerne la Palme d’or à The tree of life, film difficile et métaphysique de Terrence Malick, cinéaste américain mis à l’écart depuis longtemps à la suite de quelques échecs retentissants.
  • En 2008, Sean Penn dirige le jury. Cet excellent comédien, spécialiste de rôles virils et physiques, bien connu de la presse people pour ses violences conjugales, remet la récompense suprême à Entre les murs: un film français joué par des amateurs, très pédagogique, sur l’intégration des immigrés dans les écoles secondaires, dont la totalité de l’action se passe à l’intérieur d’un collège.

Tout se passe comme si les protagonistes d’un cinéma commercial, souvent d’excellente qualité, culpabilisés par leurs réussites dans des projets de moindre exigence, mettaient en avant le cinéma d’auteur parfois difficile présenté dans la compétition cannoise.

Cette sollicitude des stars aide-t-elle à la réussite des films en compétition? Nullement, à en juger d’après les statistiques suisses parfaitement édifiantes.

Si l’on regarde simplement les trois dernières années, la Palme d’or 2015, Dheepan, se situe au 157e rang en nombre d’entrées; le film de la compétition cannoise qui a eu le plus de succès en Suisse, Sicario, est classé en 82e position. En 2014, le long métrage turc qui a obtenu la Palme d’or, Winter sleep, se retrouve 179e, et le film de la compétition qui vient en tête en Suisse, le biopic du peintre Turner, est 89e. En 2013, La vie d’Adèle, Palme d’or, se situe à la 125e place et le long métrage en compétition ayant obtenu le plus grand nombre de spectateurs en Suisse, Inside Llewyn Davis, se retrouve à un modeste 83e rang.

En pleine lumière, des vedettes jouent leur rôle et donnent un coup de pouce à une compétition de films de qualité promis à l’échec commercial. Dans l’ombre, 10’000 personnes s’activent pour le marché du film qui fait tourner la machine. Voilà Cannes. Comme le disait André Malraux, «Par ailleurs, le cinéma est une industrie». E la Nave va.

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