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A travers le journal de Luc Weibel, on découvre la vie intellectuelle genevoise de la fin du 19e au début du 21e siècle

Luc Weibel, Un été à la bibliothèque, Genève, La Baconnière, 2016, 570 pages

Luc Weibel s’est fait connaître dès 1978 par la publication de Pipes de terre et pipes de porcelaine.

Cette transcription des souvenirs de Madeleine Lamouille, ancienne domestique dans des familles bourgeoises genevoises et vaudoises, dont la famille Weibel, connut un immense succès. Elle montrait la dureté du sort des femmes de chambre, leur travail harassant, et parfois le mépris dont elles étaient entourées.

Puis l’auteur, en dehors d’un enseignement universitaire qui semble avoir été plutôt alimentaire, a écrit plusieurs biographies, dont celle du socialiste genevois Charles Rosselet. Il s’est consacré aussi au dépouillement et à la publication de journaux intimes, une spécialité bien genevoise depuis Amiel.

Luc Weibel a décidé de publier son propre journal. Celui-ci couvre la période du 7 juillet 2007 au 23 avril 2010. Avouons-le, ce n’est pas sans une certaine appréhension que nous abordions ce gros volume. L’auteur allait-il nous infliger, tout au long de ces 570 pages, ses états d’âme quotidiens? Eh bien non! Cette lecture s’est révélée fort intéressante, et parfois même passionnante.

Un été à la bibliothèque a une colonne vertébrale. L’auteur a décidé de tenir son journal pendant toute la période où il lui fut donné de faire l’inventaire de la bibliothèque de son grand-père Charles Borgeaud (1861-1940), historien quasi officiel de Genève et notamment de son Université. Cela dans le but d’écrire un jour une biographie de son illustre ancêtre ou de publier ses écrits. Or, il apparaît clairement que le contenu et l’agencement de sa bibliothèque révèlent la personnalité et les intérêts d’un homme. Ce journal ne relève donc pas d’une écriture libre, étant donné que l’auteur s’était «fixé pour but de rapporter ici tout ce qui ‘a eu lieu’ à Alcine».

C’est le nom de la belle maison familiale où Luc Weibel va se rendre très régulièrement pour y trouver témoignages écrits, lettres, objets révélateurs qui lui permettront d’en dégager la personnalité de son grand-père. La dernière propriétaire est décédée et la maison de maître va être vendue. Ce qui n’est pas sans provoquer chez l’auteur une certaine nostalgie.

Ces visites constituent en effet un retour dans le passé, dans l’enfance. «C’est le charme des vieilles maisons: chaque pièce a non seulement son style, son mobilier, ses livres, mais aussi son odeur et son ‘climat’ Il y découvre les vies de plusieurs membres de sa famille, évoquées de manière vivante et parfois émouvante, bien que le ton de l’auteur reste toujours distancié.

A travers les Borgeaud et leurs lettres, nous entrons dans la vie sociale des familles de la grande bourgeoisie protestante genevoise, reconnaissables à leurs patronymes bien connus. Mais ce qui émerge surtout, c’est la richesse de leur vie intellectuelle et spirituelle. Notons que cette société est essentiellement masculine. Ces érudits, pasteurs, spécialistes du droit, professeurs d’université, écrivains forment une sorte de club viril, dont on ne se détache (et jamais complètement) qu’avec regret, pour convoler par convenance en justes noces…

Autre intérêt, certes secondaire, du livre: pour se rendre à Alcine, l’auteur parcourt à pied des quartiers genevois qu’il redécouvre. C’est manifestement un adepte de la marche, à l’instar de Daniel de Roulet.

La théologie occupe une large place dans ce journal, comme d’ailleurs dans la correspondance de tous les intéressés. Chez les femmes, ce sont plutôt des livres de prières et des ouvrages édifiants dans l’esprit du Réveil: «Tous les volumes qui figuraient dans les bibliothèques de maman et de tante Anne proposaient des ‘modèles’ – plus ou moins religieux – permettant de se rapprocher d’un idéal de vie.» Chez les hommes, il s’agit de longs échanges concernant la personnalité de Calvin ou l’interprétation des Evangiles. Le scepticisme d’Ernest Renan et l’analyse critique des textes bibliques par Rudolf Bultmann ne sont pas loin! Luc Weibel lui-même, auteur d’un ouvrage sur le monument de la Réformation, est assez assidu au culte. Pourtant il s’interroge sur sa foi. Intéressé par «toutes les formes de la vie religieuse», serait-il finalement «non croyant»?

Parallèlement – et ce sont précisément ces sauts d’une époque ou d’un sujet à l’autre qui rendent la lecture attrayante – Luc Weibel, auditeur assidu de France Culture, donne son point de vue sur quantité d’émissions. Il nous parle aussi de ses lectures. Il assiste ou participe à de nombreux colloques ou conférences.

Il a souvent la dent dure, concernant le fond de l’exposé ou l’élocution de l’orateur. Lorsqu’il s’agit de collègues ou de personnalités genevoises, il a la prudence de crypter leurs noms, ce qui lui évitera sans doute quelques brouilles… Ces rencontres intellectuelles concernent aussi bien Nicolas Meienberg que l’homme politique genevois Pierre Fatio fusillé en 1707, le critique littéraire Albert Thibaudet, les résistants au nazisme Sophie et Hans Scholl, ou encore l’enseignant «gauchiste» Philippe S. (Schwed)…

Bien qu’il reste d’une grande pudeur (bien calviniste) lorsqu’il s’agit d’évoquer sa vie familiale et intime, il parle avec tendresse de ses filles. Lorsqu’il relate une escapade à Rome en famille, il témoigne d’un réel don de conteur. Il s’étend assez peu sur son poste d’enseignant universitaire – il fut professeur de traduction – qui semble avoir été créé spécialement pour lui. Le faible nombre d’étudiants qui suivaient son cours lui inspire des réflexions un peu amères. La retraite paraît donc avoir signifié une libération pour lui, qui peut se consacrer à son goût de l’écriture.

Et précisément, dans ce livre foisonnant, Luc Weibel s’interroge sur celle-ci. Il doute du statut de ce journal. «Va-t-il vraiment servir de base à un écrit qui raconterait ma découverte progressive de Charles Borgeaud?» N’est-il pas «devenu ce qu’il était peut-être déjà dès le début: un lieu où noter ce qui me paraissait intéressant dans ce que j’avais vu ou entendu autour de moi?»

Concernant la forme, le déclin du beau langage et de l’expression écrite élégante le peine. Son style, pourtant sans préciosité, adopte donc volontiers des formes un peu surannées, telles que «il faut en rabattre», «battent en brèche», «aussi bien» dans le sens de «par conséquent, c’est pourquoi». Il rappelle parfois un peu – mais sans l’emphase – celui des Mémoires du général de Gaulle, autre adepte du classicisme littéraire.

C’est le côté «bric-à-brac» (nous ne mettons aucune intention dépréciative dans ce terme) qui attise la curiosité du lecteur. Dans ce gros livre, on découvre un homme qui s’interroge sur lui-même, décrit et juge ce qu’il voit et entend, mais aussi une société érudite qui appartient au passé, enfin une société patricienne genevoise qui a ses us et ses règles, mais où la vie intellectuelle occupait et, semble-t-il, continue d’occuper une place importante.

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