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Agressions du Nouvel An: et si on sortait de la pensée binaire?

Le féminisme n’a pas à être écartelé entre islamophobie et antiracisme

Photo ConstiAB
Photo ConstiAB (licence CC)

Le débat autour des agressions sexuelles imposées à des centaines de femmes allemandes pendant la nuit de la Saint-Sylvestre bouscule les valeurs de gauche et divise la famille féministe.

Dieu sait (si l’on ose le convoquer dans ce débat malaisé) que ce n’est pas la première question liée aux migrations en provenance du monde musulman à troubler ainsi la mare politique.

Mais le plus frappant dans cette affaire est ailleurs. Il consacre avec une force inédite l’incapacité croissante, dans le débat médiatico-politique, de penser deux choses à la fois et d’en nuancer une par la prise en considération de l’autre. Des conjonctions ordinaires comme «et» ou «mais» paraissent tombées hors d’usage tandis que tout s’ordonne autour de l’opposition: soit – soit.

Le comportement des agresseurs, ainsi, ne peut avoir qu’une cause. Soit il faut le rapporter au machisme ordinaire, seule l’origine de leurs auteurs présumés expliquant une émotion dont le public est bien avare face au harcèlement autochtone. Soit il est avant tout culturel, voire religieux.

Ceci posé, beaucoup d’autres choses se simplifient. Comme les questions humanitaires et politiques complexes soulevées par les cohortes de désespérés qui continuent malgré l’hiver d’affluer à travers les Balkans. Soit elles sont composées de réfugiés face auxquels la solidarité s’impose, soit elles sont la vague jusqu’ici la plus importante d’une invasion intéressée qu’il importe de stopper au plus tôt.

La première alternative permet de résoudre la seconde selon une formule quasi mathématique que l’on pourrait poser ainsi: machisme ordinaire = réfugiés; machisme culturel = envahisseurs. Dans le premier cas, Angela Merkel a eu raison d’ouvrir les portes. Dans le second, elle a eu tort.

Trop naïf pour être honnête

Face à cette séduisante simplicité, on a presque scrupule à rappeler que l’Allemagne a accueilli l’an passé près d’un million de migrants et que les débordements vraisemblablement attribuables à quelques centaines d’entre eux ne disent pas grand-chose sur les dispositions et les capacités d’intégration des autres.

On ose encore moins suggérer qu’attendre de tous les déplacés sans exception qu’ils se comportent parfaitement dès le premier jour de leur arrivée ne tient pas tant de la naïveté que de la mauvaise foi la plus crasse. Ne serait-ce que pour de simples raisons statistiques, un million de personnes en plus, cela implique plus de délits, voire de crimes, comme cela implique plus de maladies, plus d’enfants à scolariser, plus de travailleurs, plus de compétences, plus d’idées et, allons-y, plus de kamikazes en puissance.

Irons-nous encore jusqu’à insinuer que la violence machiste est commune aux sociétés patriarcales, mais inégalement répartie entre différents groupes humains placés dans des circonstances dissemblables?

Peu de femmes, où qu’elles vivent et quelque religion ou athéisme que professe leur entourage, peuvent se vanter de n’avoir à aucun moment senti une main sonder leur anatomie dans un tram ou un métro bondé, ou, adolescentes, été pressées dans un coin par un oncle aviné ou le père éméché d’une copine. Aucune, certainement, n’a entièrement échappé à ces agressions plus sournoises que sont les commentaires salaces, les insultes plus ou moins déguisées ou les blagues douteuses. Et beaucoup ont subi pire: violences physiques, chantage sexuel, viol, meurtre.

Le risque, toutefois, n’est pas exactement le même partout. Il existe des contextes sociologiques plus ou moins favorables à la violence machiste. Les bandes de jeunes hommes, ainsi, ont une propension reconnue des criminologues à affirmer leur solidarité par la contrainte sexuelle et le viol, qu’elles se réunissent dans le cadre d’un club de sport, d’un campus américain, d’une association de motards ou d’une armée djihadiste.

Dans le monde musulman, des pays comme l’Arabie Saoudite pratiquent une forme institutionnalisée de violence machiste en privant les femmes d’image et d’accès à l’espace public. Cette ségrégation, activement promue dans la région à coup de pétrodollars, débouche, comme l’a montré la féministe égyptienne Mona Eltahawy, sur une obsession sexuelle généralisée de nature à favoriser les formes d’agression que l’Allemagne a découvertes la nuit de la Saint-Sylvestre.

Ces dernières sont devenues en Egypte un fléau régulièrement dénoncé, contrecoup peut-être de l’affrontement aigu que connaît la région entre tentations mondialisées et régression islamiste. Mais elles expriment avant tout un rapport de pouvoir. Comme les hommes de toutes religions et de toutes cultures qui exploitent les migrantes sur la route de l’exil, les agresseurs égyptiens savent qu’ils auraient tort de se priver: l’impunité leur est garantie et les victimes qui osent se plaindre s’exposent au viol supplémentaire d’un examen de virginité.

Ces facteurs dans leur ensemble, entre organisation en bandes, rapport de force et contexte culturel, ont-ils joué un rôle dans les événements allemands? Cela tombe sous le sens. S’ensuit-il qu’Angela Merkel a eu tort d’admettre un nombre record de réfugiés? Evidemment non.

La crise de cet été était suffisamment grave pour imposer ses propres termes de réflexion. Parmi lesquels on peut citer l’impératif humanitaire, les considérations politiques et démographiques et la question, rarement développée par les opposants à tout accueil, des alternatives.

Quant aux violences sexuelles, elles n’en sont pas plus acceptables pour autant et doivent être combattues énergiquement. Deux choses doivent être rappelées à ce sujet.

Vous avez dit culture?

La première a trait au sort étrange connu depuis quelques décennies par le concept de culture. Dans un monde où «race» est – pour combien de temps encore? – un gros mot, on tend de plus en plus à employer celui de culture pour évoquer exactement ce que l’on entendait naguère par le premier: une tendance atavique à adopter certains comportements, un facteur entièrement prédictif et parfaitement insensible au contexte.

C’est bien sûr absurde. Les comportements humains sont influençables, notamment par le contexte. C’est justement cela qui permet aux cultures de se constituer et de se modifier constamment. Un des instruments parmi d’autres de cette influence est la répression des agissements jugés contraires aux valeurs communes.

En matière d’attentats sexuels, c’est le deuxième point, les valeurs des sociétés occidentales sont hésitantes. En Suisse, les féministes ont dû lutter pour faire admettre au début des années 1990 les «actes analogues à l’acte sexuel» et les «actes d’ordre sexuel» (art. 189 CP) à parité de gravité avec le viol proprement dit (art. 190 CP). C’est désormais la souffrance infligée à la victime et non l’atteinte portée aux droits de son mari qui prime dans l’appréciation d’un crime puni au maximum de dix ans de prison.

Attouchements tolérés

Cette évolution a toutefois laissé de côté les humiliations sexuelles qui restent en deçà de la gravité permettant une analogie avec le viol. Les attouchements, toujours en Suisse, ne sont punis – lorsqu’ils le sont – que d’une amende (art. 198 CP). En Allemagne, ils ne sont pas pénalisés en tant que tels. Parmi les actes imposés aux victimes de la Saint-Sylvestre, une partie au moins semble comprise dans cette zone de tolérance que certains suggèrent de restreindre en recourant aux incriminations plus larges de contrainte ou de Beleidigung (que l’on pourrait traduire par atteinte à l’honneur).

La jurisprudence, comme les habitudes culturelles, étant susceptible d’évolutions parfois rapides, la pratique pénale pourrait changer à l’occasion des événements dont nous parlons. Est-ce souhaitable? Ce le serait certainement si cela correspondait, non à la volonté de rassurer une opinion traumatisée en frappant fort, mais à une véritable prise de conscience: le harcèlement sexuel n’est pas une gauloiserie plus ou moins sympathique. Mais une pratique d’intimidation et d’humiliation comparable à la discrimination raciale – que le Code pénal suisse, par exemple, punit d’un maximum de trois ans de prison.

Avant le 31 décembre 2015, suggérer une telle évolution aurait été le signe d’un féminisme enragé. Aujourd’hui? A voir.

En attendant, une dernière complexité mérite d’être signalée. Ce sont souvent les mêmes qui s’élèvent contre l’emprise islamique en Europe et contre la gynocratie envahissante qui menace de priver les mâles autochtones du droit ancestral aux propos insultants et à la main baladeuse.

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