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Un colloque et un gros ouvrage sur la Suisse pendant la guerre de 1914-1918

La Suisse et la guerre de 1914-1918 (sous la direction de Christophe Vuilleumier), Genève, Slatkine, 686 pages, 2015

Photo Ed. Slatkine

Fallait-il commémorer 1914-18, cette effroyable boucherie et ce suicide de l’Europe? Certes, commémorer n’est pas célébrer. Et fallait-il, de surcroît, le faire en Suisse, pays resté à l’abri des horreurs de la guerre?

C’est à un questionnement général sur les commémorations, leur inflation, leur récupération politique et commerciale, que s’attache la préface du gros ouvrage La Suisse et la guerre de 1914-1918 (686 pages!), publié en 2015 chez Slatkine à Genève.

Celui-ci constitue les «Actes» d’un important colloque qui s’est tenu du 10 au 12 septembre 2014 au Château de Penthes, sous la direction de l’historien Christophe Vuilleumier. Il comprend 32 contributions, dont il n’est évidemment pas possible de rendre compte dans le détail. Dégageons donc quelques grands axes de ce livre.

Suisse humanitaire

C’est à ce thème qu’est consacrée la première partie de l’ouvrage. Il s’ouvre avec l’histoire de Louise de Bettignies, une Franco-belge accusée d’espionnage par les Allemands, ses appels aux organismes suisses qui ne l’empêcheront pas de mourir de maladie dans un camp.

Au-delà de son cas personnel, on constate que la problématique des prisonniers de guerre occupe très peu de place dans la bibliographie sur la Grande Guerre. C’est un champ de recherches assez nouveau. Comme celui des prisonniers français blessés et internés en Suisse.

Il en sera de même en 1939-45, notamment avec des Polonais: c’est le thème du roman Montbovon, de Christian Campiche, paru à L’Aire en 2015 (DP 2092).

Une autre contribution se penche sur l’action du CICR, et notamment de l’Agence internationale des prisonniers de guerre, qui s’installa dans les locaux du Musée Rath à Genève. Le CICR en 1914-18, très actif aussi dans sa dénonciation des violations des conventions internationales, ne mérite certes pas les reproches qui pourront lui être adressés après ses lourds silences de 1939-45!

Dans l’Agence susmentionnée, un homme joua un rôle capital: Gustave Ador. Fils de banquier, libéral, lieutenant-colonel, membre du CICR, il appartenait socialement à cette élite que l’on trouvait à la tête de la Croix-Rouge. Il deviendra conseiller fédéral un peu par hasard, suite aux ravages internes et internationaux créés par l’affaire Hoffmann-Grimm et la démission forcée du premier.

Un historien s’intéresse aux liens qui se tissèrent, à la faveur de la guerre, entre la Suisse et la Belgique, cet autre Etat neutre dont la neutralité fut violée dès 1914, et de la façon la plus cruelle, par les troupes du Reich allemand, ce qui entraîna un immense mouvement de protestation et d’entraide en Suisse romande.

Les infirmières suisses ne sont pas absentes du recueil. Nombreuses furent celles qui soignèrent les blessés dans les hôpitaux français. C’est le cas de Madeleine Pachoud, qui y gagna une forme de liberté féminine.

Mais plus original est le destin d’Henriette Rémi, qui fut particulièrement sensibilisée au drame des «gueules cassées» et leur consacra un livre, Hommes sans visage, paru en 1942. Son évolution personnelle est fort intéressante. Mariée à un officier prussien, elle s’en sépara, adhéra à l’Internationaler Jugend-Bund, une organisation pacifiste et socialiste qui se mua à certains égards en une secte (végétarisme, célibat, renoncement à la consommation d’alcool et de tabac, etc.) Elle se remaria avec le jeune anarchiste genevois Emile Ith, fréquenta les milieux quakers.

Quant à Noëlle Roger, journaliste et romancière engagée comme infirmière, elle régala ses lecteurs par ses «mots sublimes», faisant par exemple se réconcilier deux blessés, un fils de millionnaire et un enfant trouvé, sur leur lit d’hôpital…

Qui se souvient aujourd’hui du rapatriement de 500 000 civils français issus des territoires occupés, à travers la Suisse? Cet épisode de la guerre semble avoir presque complètement disparu de la mémoire collective, peut-être parce qu’il n’a pas laissé de traces matérielles. Les deux historiennes qui en parlent en restituent les aspects non seulement logistiques, mais également affectifs: l’immense élan de solidarité, dans notre pays, avec ces victimes civiles de la guerre, ne traduisait-il pas aussi une sorte de mauvaise conscience d’un peuple épargné par le conflit?

Suisse tourmentée

Ainsi s’intitule la deuxième partie de l’ouvrage. Un premier texte met en évidence le passage de l’union sacrée aux déchirements. D’abord entre régions linguistiques, suite à l’«affaire des colonels» alémaniques qui remirent des documents sur les Alliés à l’Autriche-Hongrie, et surtout à l’affaire Hoffmann-Grimm, mettant dangereusement en péril la neutralité helvétique, qu’une autre contribution explique dans le détail. Mais crises aussi au sein du parti radical, et du parti socialiste comme on put le voir à Zimmerwald.

Tant le résultat des élections de 1919 à la proportionnelle que la scission communiste en 1921 inaugurèrent une ère nouvelle, et la guerre joua dans ces processus un rôle capital, qui à lui seul justifiait la tenue de ce colloque.

Ardemment francophile, le journaliste Louis Dumur, installé à Paris, ne cessa quant à lui de dénoncer l’influence allemande en Suisse. Particulièrement intéressant, le texte consacré à la figure de Guillaume II dans quelques romans helvétiques, dont le fameux Schweizerspiegel de Meinrad Inglin paru en 1938 ou La Pêche miraculeuse de Guy de Pourtalès.

On n’oubliera pas que la Suisse fut le point de convergence de dissidents de tous pays et de tous bords, en particulier de pacifistes allemands, mais aussi de révolutionnaires russes ou polonais. Et cela surtout à Zurich et à Genève, dont la rue de Carouge en vint à être appelée karoujka… Des groupes d’ailleurs peu intéressés par une très hypothétique révolution en Suisse, «bien loin des fantasmes sur un quelconque complot bolchevique en Helvétie».

Dans l’opposition rappelée plus haut entre sympathies francophiles en Suisse romande et germanophiles en Suisse alémanique, où se situait Fribourg? Or on voit que la ville, sinon le canton, s’est placée résolument du côté des premières. Elargissant la thématique linguistique, un auteur s’interroge sur l’expression même de «Suisse romande», son apparition et son développement dans l’histoire. Un autre historien fait le point sur le rôle de la Suisse comme «terre bénie des espions», qu’ils soient français, britanniques ou allemands.

Particulièrement originale, la contribution qui se penche sur la communauté juive dans le canton de Neuchâtel – en fait essentiellement à La Chaux-de-Fonds – pendant la guerre. On constatera que la chute du tsarisme antisémite souleva son enthousiasme, que des industriels horlogers juifs se reconvertirent dans la production de pièces utiles à la guerre, enfin que les manifestations d’un certain antisémitisme, liées à la situation économique de cette communauté, ne furent pas rares.

Richement illustré, un chapitre est consacré aux nombreuses affiches suisses créées pendant et après le conflit, qu’elles soient patriotiques, militaristes ou au contraire un peu ironiques envers l’armée suisse «prussienne», publicitaires, commémoratrices de la garde aux frontières, ou socialistes rappelant l’intervention militaire contre la grève générale de 1918.

Les aspects économiques et commerciaux de la guerre ne sont pas laissés de côté, avec le souci lancinant des Alliés que les marchandises livrées à la Suisse ne soient pas réexportées vers l’Allemagne.

Suisse engagée

Cette partie traite plus particulièrement des aspects militaires. Un polémologue de renom met en évidence les lacunes criantes dans l’équipement de l’armée. Un autre spécialiste des questions militaires décrit dans le détail l’évolution de ce matériel de guerre. Un autre encore étudie les profonds changements qui ont affecté le blindage des fortifications depuis l’époque de Guillaume-Henri Dufour, en rapport avec les performances toujours plus grandes des obus.

Ils ne furent pas rares les Suisses à combattre dans les rangs français, mais ils n’ont pas tous connu la célébrité de Blaise Cendrars. En 1916, on peut évaluer leur nombre entre 2’500 et 3’000 hommes, beaucoup d’entre eux dans la Légion. Quant à la présence de nos compatriotes dans les armées allemandes, elle fut très rare et se limita surtout à celle d’aristocrates neuchâtelois nostalgiques de l’ère prussienne…

Après la fin de la guerre, sa commémoration: un texte s’attache aux «monuments aux morts dans un pays sans combattants» (une sorte d’oxymore), à leur esthétique et à leur symbolisme. Un exemple devenu célèbre pour de toutes autres raisons: la sentinelle érigée aux Rangiers par Charles L’Eplattenier!

Un certain nombre de Suisses s’engagèrent, on l’a vu, directement dans le conflit. Par la plume, par les armes, ou en dénonçant scientifiquement des crimes de guerre. Ce fut le cas du célèbre criminaliste Rodolphe Archibald Reiss: ses missions en Serbie, illustrées par d’insoutenables photographies, avaient pour but de mettre en lumière les atrocités commises par les troupes de «Sa Majesté Apostolique», l’empereur d’Autriche-Hongrie.

Pour tenter de réconcilier les Suisses si divisés et rétablir la cohésion nationale, la Nouvelle Société Helvétique, créée en 1914 six mois avant le début de la guerre, déploya ses effets. Mais qu’en est-il du Tessin, menacé par l’irrédentisme italien, soutenant pourtant le peuple frère italien au combat, et supportant mal la germanophilie régnant notamment dans le corps des officiers supérieurs? C’est à cette situation cantonale particulière que s’attache le dernier texte du volume.

Celui-ci n’est sans doute pas exhaustif. D’autres sujets encore mériteraient d’être traités, notamment en rapport avec les difficultés financières des familles à l’arrière.

Les «Actes» du colloque de Penthes – à travers les dizaines de textes qui le constituent – offrent cependant un vaste panorama de la Suisse pendant la première guerre mondiale, un conflit dans lequel elle ne fut certes pas directement impliquée, mais qui la marqua profondément sur plusieurs plans: politique, économique, social, culturel. Par sa diversité même, l’ouvrage pourra intéresser de nombreux lecteurs… qui regretteront toutefois sa relecture hâtive, source de trop nombreuses «coquilles».

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