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Haro sur la statistique

Une menace pour la science, l’économie, les groupes d’intérêts et la pertinence des politiques publiques

Photo Marc Vanstraelen
Photo Marc Vanstraelen (licence CC)

«Je ne veux pas le savoir.» C’est ainsi que l’on pourrait résumer trois motions récemment déposées et qui visent toutes à affaiblir gravement l’appareil statistique helvétique.

En septembre dernier, le Parlement a débattu en urgence de la situation créée par le franc fort (DP 2074). A cette occasion, on a entendu l’habituelle litanie des plaintes sur la fiscalité trop élevée et la bureaucratie trop lourde qui asphyxieraient les entreprises.

En particulier, l’Office fédéral de la statistique (OFS) s’est trouvé dans la ligne de tir des partisans d’un Etat svelte, qui semblent ignorer les effets létaux de certaines cures d’amaigrissement.

Deux députés UDC ont proposé que les entreprises de moins de 50 salariés, y compris les entreprises agricoles, soient libérées de l’obligation de fournir des informations à l’OFS (motion 15.3433) et que soient étudiés les moyens d’alléger les obligations statistiques des plus grandes entreprises (motion 15.3439). Les deux motions ont trouvé l’appui sans faille des parlementaires bourgeois, contre l’avis du Conseil fédéral. A noter que les démocrates-chrétiens Meier-Schatz (SG) et Neirynck (VD) ainsi que le groupe vert libéral ont résisté à cette vague de simplification administrative aussi irréfléchie que contreproductive.

Reste au Conseil des Etats à corriger cet écart. Mais ce n’est pas tout. Emporté par la vague qu’il a lui-même suscitée, le groupe UDC demande encore que le budget de l’OFS soit réduit de moitié dans le prochain budget.

Ce genre de propositions montre à quel point un débat urgent ne contribue guère à l’analyse sérieuse d’une situation et sert surtout à rouler les mécaniques pour donner l’illusion de l’action.

Si ces motions étaient mises en œuvre, nombre de politiques publiques perdraient les bases factuelles qui les justifient. Sans données démographiques, pas de prévisions possibles pour le financement des retraites. Sans séries statistiques, la science, l’économie, les groupes d’intérêt seraient privés des ressources essentielles à leur fonctionnement. Sans informations sur l’évolution des prix, pas de politique monétaire. Les statistiques sur les salaires dans les différentes branches constituent un élément indispensable aux négociations collectives entre partenaires sociaux.

Priver l’OFS des données sur 98% des entreprises – celles qui emploient moins de 50 salariés – c’est donner de la place économique helvétique une image faussée, celle d’un conglomérat de multinationales.

L’OFS ne cesse de rechercher des économies, pour lui-même et pour les fournisseurs de données. En 2003, il a renoncé à enregistrer les statistiques touristiques. Au grand dam de la branche et des cantons les plus concernés, qui ont obtenu leur réintroduction en 2005. Il a abandonné le coûteux recensement décennal au profit de l’analyse des bases de données officielles et privilégie la transmission électronique des informations. Il ne collationne pas n’importe quelles données selon son bon plaisir, mais obéit à des mandats du législateur et travaille en étroite collaboration avec les milieux touchés par son activité.

Bref, ce à quoi nous invite la majorité aveuglée du Conseil national, c’est à un vol sans visibilité où prévalent les idées reçues, les préjugés. Une option qui venant de l’UDC ne nous surprend guère, mais qui traduit une légèreté et un suivisme inquiétant de la part des partis bourgeois.

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Discussion

  • Et si ce n’était que l’OFS. L’Office fédéral de l’environnement est aussi dans le colimateur, lui qui publie chaque année des statistiques gênantes, par lesquelles ôn voit par exemple que la surface Suisse se construit au rythme de 0.75m2 par seconde, que notre taux d’autosuffisance alimentaire est de 56%, que nous sommes à 78% dépendants de l’énergie de l’étranger, que 66% des matériaux servant à nos biens sont en provenance de l’étranger, que si l’efficacité énergétique et matérielle augmente un peu, elle n’augmente pas autant que l’utilisation des ressources et donc qu’il n’y a pas de découplage entre PIB et empreinte écologique, ce qui ruine le concept de développement durable dont on nous rebat les oreilles depuis 30 ans. Et j’en passe.

    L’UDC est un parti mystique, et comme toute mystique religieuse et toute idéologie elle nie la réalité. Car si la réalité gêne, alors il faut la faire taire. Il est étrange de voir qu’une telle attitude aboutit finalement au même déni de la réalité que des discours de destructuration Deleusiens & Co de la gauche qu’il abhorrent. La droite classique suit (mais aussi une partie de la gauche suivrait si elle était au pouvoir avec l’obligation de faire du productivisme comme en France) parce qu’elle est embarquée dans la religion de la croissance. Qui est impossible dans un système fermé de par les lois de la physique, et donc comme c’est impossible il faut faire comme Brejnev: descendre les rideaux et dire que le train roule. Descendre les rideaux ca veut dire emm… l’OFS qui essaie – grâce à nos impôts – de compulser des données honnêtes sur la réalité. Mais ca veut dire aussi d’autre part que si VW a triché avec la pollution de ses moteurs, alors après avoir nié la triche, on change les normes de pollution pour rendre la triche légale et on oublie. Et ça veut aussi dire que si nos centrales nucléaires sont pourries et de ce fait des bombes sous notre cul, au point que les Allemands paniquent, on dit aligné-couvert que c’est pas vrai parce que les Pères et le Livre l’ont décidé, et quand il y aura un vrai accident “impossible” comme celui de Tchernobyl ou Fukushima, alors ce sera sauve qui peu les rats du navire.

    Si ce n’était pas si tragique pour tout le reste de la population Suisse qui essaie de ne pas jeter le bébé de la connaissance avec l’eau du bain productiviste, on pourrait dire comme dans la tragédie grecque que ce qui vaudrait le mieux pour l’UDC, c’est d’être exaucée: le monde extérieur lui retirait sur l’heure 44% de la nourriture, 78% de l’énergie et 66% des matériaux, et j’en oublie. Sur la surface du territoire de la Suisse qui leur reviendrait ils pourraient avoir vraiment le Pays de Heidi qu’ils souhaitent. On pourrait faire un cordon sanitaire autour, autre chose qu’ils souhaitent et que donc il faut leur exaucer. Et de là avec satellites, drones et observateurs, on pourrait les regarder s’entretuer pour ce qu’il leur reste, sous prétexte évidemment de pureté et de qui c’est qui commande, du fait qu’il sont bien incapables d’atteindre le taux de frugalité nécessaire à leurs théories. Et qui sait, peut-être après deux générations, l’injure la plus courante qu’on entendrait en leur pays serait celle qui était aussi la plus courante sur l’Ile de Pâques après l’effondrement: “la viande de ta mère reste encore coincée entre mes dents”.

  • Les statistiques élaborées par L’OFS constituent indiscutablement un bien public que le secteur privé ne pourrait pas produire, et elles ne sauraient donc être réduites à un coût nuisible aux petites et moyennes entreprises. En effet, on peut montrer sans peine que les gains qu’elles procurent à la société et à l’économie dépassent largement les coûts qu’elles occasionnent. Comme le démontre l’article de M. Delley, sans les ressources statistiques, il est difficile de concevoir et d’évaluer les politiques publiques, à moins de préférer le flou artistique à la rigueur de la statistique ou l’absence des connaissances factuelles. Une telle attitude est cultivée avec un certain succès au plan électoral par l’UDC. Ce parti excelle dans l’exploitation des préoccupations légitimes des citoyens pour leur vendre l’illusion selon laquelle le monde serait meilleur sans les coûteuses et inutiles statistiques officielles et sans la présence des travailleurs européens. Ces derniers sont supposés évincer les bons citoyens suisses sur le marché du travail et engendrer des tensions sur le marché immobilier, et la congestion dans les transports ferroviaires et routiers. Alors que les études empiriques et donc statistiques montrent que les travailleurs étrangers et les travailleurs suisses sont souvent complémentaires. Enfin, pour mettre en œuvre l’initiative ” contre l’immigration de masse” à laquelle l’UDC tient comme à la prunelle de ses yeux, les pouvoirs publics ont besoin de connaître le nombre de secteurs et d’entreprises en situation de pénurie de main-d’œuvre et ceux qui ont des possibilités à procéder à des innovations technologiques et donc à substituer du capital au travail devenant rare et cher du fait précisément de la réglementation. Dans ce contexte particulier, inutile de préciser que le recours à l’OFS est incontournable pour mettre en place des politiques publiques incitatives. Dans une démocratie directe, la rigueur intellectuelle est un devoir, car on ne peut exiger de l’OFS d’accomplir de nouvelles tâches découlant de l’initiative de l’UDC et dans le même temps de réduire ses moyens humains et financiers sous prétexte que la production des statistiques détériore la rentabilité des entreprises de moins de 50 salariés.

1 Rétrolien

  1. […] A qui profite le démantèlement des services de statistiques? […]

    Cité par Revue de web – S04E45 | Fred H - 23 novembre 2015 à 7 h 57 min

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