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La statistique suisse sur le travail ne respecte pas «sa» loi

Pour appréhender le travail, l’approche économique ne suffit pas

Photo: Jim Forest
Photo Jim Forest (licence CC)

Les Suisses tiennent au travail. L’idée de raccourcir la journée de travail à moins de huit heures les laisse sceptiques, pas plus de la moitié des répondants de l’enquête Point de Suisse y étaient favorables en juin 2014; en 2012 l’initiative pour six semaines de vacances fut rejetée massivement et dans tous les cantons.

L’importance du travail est en effet incontestable, et non seulement comme valeur culturelle. Beaucoup de choses dans la vie en dépendent.

Sans travail et le revenu qu’il procure, la grande majorité de la population ne pourrait vivre dans notre société marchande et l’économie ne fonctionnerait pas. Le travail influence fortement notre identité personnelle, l’estime d’autrui, notre positionnement dans la société.

Une approche purement quantitative

Comment la statistique officielle décrit-elle ce phénomène crucial des sociétés modernes? Limitons-nous au niveau national.

L’Office fédéral de la statistique (OFS) fournit un grand nombre d’informations indispensables en la matière – en incluant même depuis peu le travail non rémunéré: l’Enquête suisse sur la population active (Espa), la Statistique de l’emploi (Statem), l’Enquête suisse sur le niveau et la structure des salaires, la Statistique des personnes actives occupées (Spao), le Recensement fédéral des entreprises et bien d’autres. Une série d’instruments d’observation sérieux (et coûteux) sont braqués sur le sujet.

Pour des raisons d’espace, considérons ici le seul travail rémunéré, sans oublier que son pendant non marchand (dans la famille, dans l’entraide de parenté et de voisinage, dans la vie associative, la politique, le bénévolat) entretient avec lui des liens multiples, y compris en le rendant simplement possible.

A y regarder de plus près, on constate cependant que l’activité professionnelle est décrite essentiellement en tant que quantité sans contenu spécifique, sans différences qualitatives: nombre de personnes employées, à temps plein ou partiel, leur répartition entre les branches, les secteurs, les entreprises de différentes tailles, les sexes, entre autochtones et étrangers, sur le territoire national. Le panorama est complété par le recensement des professions d’apprentissage et des professions exercées. Par contre, ce que tous ces gens font quotidiennement n’y figure pas.

Quelle est l’image ainsi donnée de l’activité rémunérée? Pareille description correspond à l’optique macro-économique, uniquement intéressée par des quantités: le travail est considéré en tant que facteur productif, «humains multipliés par heures», et non en tant qu’entité qualitativement différenciée. Les statistiques ainsi conçues restent muettes sur le contenu du travail fourni, son organisation, sa relation avec la réalité complexe des personnes qui l’exercent, sans parler de sa signification subjective pour celles-ci.

On fait comme s’il s’agissait d’un phénomène homogène qui se décrit suffisamment par son volume et sa répartition – à l’image de l’argent ou de l’énergie – ou alors d’une boîte noire qu’il est inutile d’éclaircir. Parce que son contenu n’intéresse pas? Ou ne doit pas intéresser? Ou parce que l’on ne sait pas trop selon quels critères le décrire?

Le travail dans toutes ses dimensions

Des disciplines scientifiques ont pourtant élaboré des conceptions et des méthodes de mesure à son égard. Dans les années 1980, un débat international nourri s’est ouvert sur les indicateurs sociaux, y compris sur la qualité du travail. Nombre des indicateurs développés ont d’ailleurs trouvé place dans des relevés nationaux et internationaux réguliers.

Ainsi, depuis le début des années 1990, l’Union européenne conduit une enquête périodique sur les conditions de travail à laquelle participent les 27 Etats membres, mais pas la Suisse. Pour 2010, le Seco a mandaté une enquête comparable, avec un échantillon modeste de seulement 1’006 personnes qui n’autorise aucune analyse un tant soit peu fouillée (mais qui montre que, globalement, le monde du travail suisse ne se positionne pas trop mal en comparaison européenne). A titre de comparaison: l’enquête officielle sur la population active se fait par trimestre et repose sur 126’000 répondants par année…

Quel est le rapport entre la trame sous-jacente aux statistiques du travail et le portrait donné, par exemple, par la psychologie ou la sociologie du travail?

Dans une perspective qui considère le travail comme une activité humaine et non seulement comme une information comptable, ces disciplines ont proposé des notions de référence pour une conception du travail qui le rend digne de l’être humain et de son développement personnel – il suffit de penser à la triade bien connue de «job enrichment», «job enlargement» et «job rotation».

On pourrait aussi s’intéresser à la complexité substantielle de l’activité, à la situation des personnes, isolées ou insérées dans des équipes, leurs conditions de travail, aux possibilités de suivre une formation continue, d’influencer l’horaire ou l’organisation de leur travail (y compris en relation avec d’autres activités, familiales ou de formation, par exemple).

L’information tronquée des décideurs

Tout cela ne trouve guère de place dans la grille de la statistique officielle. Elle semble partir du principe qu’un regard étroitement économique suffit à la prise en compte adéquate du phénomène du travail dans la société suisse contemporaine, notamment à l’intention de la politique pour laquelle de telles statistiques constituent un outil de pilotage indispensable.

L’OFS est le plus important fournisseur d’informations sur le monde du travail en Suisse et il a fait des progrès notables. Grâce à ses relevés, les rubriques dans les statistiques internationales restées blanches pour la Suisse ont fortement diminué. Simplement, sa grille de lecture reflète avant tout les intérêts immédiats de ses clients les plus importants, surtout l’administration fédérale, le Parlement et l’économie.

Cette grille préside à la sélection des informations collectées et publiées, et elle influence de surcroît l’attention des usagers d’informations statistiques – ce qui n’apparaît pas dans les statistiques reste largement invisible et son absence suggère son manque d’intérêt. Bien des consommateurs de données se fient trop facilement à la devise «on compte ce qui compte» et à sa conclusion inverse, «ce qui n’est pas compté ne compte pas».

Dans ce sens, la sélectivité de la statistique affecte en retour la vision du monde de ses consommateurs. Une perspective restrictive qui ne couvre pas les besoins des destinataires énumérés dans la loi sur la statistique fédérale à son article premier: la Confédération, les cantons, les communes, l’économie, les partenaires sociaux et le public.

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