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«Jurassic World», anti-moderne

Un film pour ados qui nous dit quelque chose de la morale d’aujourd’hui

Photo allocine.fr

Ainsi donc Jurassic World a battu le record de recettes en salle pour son premier week-end d’exploitation aux Etats-Unis et il en va de même dans le reste du monde.

Ce chiffre n’a absolument aucune signification. Les films sont de plus en plus coûteux et les tickets d’entrée de plus en plus chers; donc, un film d’aujourd’hui rapporte évidemment plus d’argent qu’un long métrage d’il y a trente ans. La seule statistique qui compte vraiment est celle de l’audience en salle. Scarlett O’Hara peut reposer en paix. Autant en emporte le vent et ses 202 millions de spectateurs n’a pas de souci à se faire pour garder encore longtemps la première place.

Mais que voit-on vraiment lorsque l’on regarde Jurassic World? Un spectacle curieusement misanthrope, ironique sur la modernité et ses colifichets, déconnecté de la science actuelle.

Steven Spielberg avait tenu compte des dernières avancées de la paléontologie pour son premier Jurassic Park en 1993. Tout le monde en connaît le thème: des biologistes ressuscitent des dinosaures à partir d’ADN fossile (rigoureusement impossible) sur une île du Costa Rica transformée en réserve. Évidemment tout va très mal se passer.

On venait de découvrir que les volailles d’aujourd’hui, les poulets de nos repas du dimanche, sont les descendants directs des théropodes, les dinosaures carnivores qui marchent sur deux pattes dont les tyrannosaures sont les plus célèbres représentants. Du coup Spielberg a fait marcher ses dinosaures comme des poules, ce qui créait un effet de réalisme saisissant.

Aujourd’hui on en sait un peu plus sur ces animaux disparus, en particulier que beaucoup d’entre eux n’avaient pas des écailles de saurien, mais étaient couverts de plumes. Cet aspect est totalement ignoré dans Jurassic World. Montrer des vélociraptors affublés de plumes jaunes ou vertes fluo (en fait on ignore totalement quelle devait en être la couleur) est trop déconcertant pour le jeune public auquel s’adresse ce film, trop loin de l’imagerie des dinosaures. Donc le film en reste à la vision traditionnelle, et sans doute assez fausse, de ces grosses bêtes disparues.

Dans le premier Jurassic Park, les jeunes héros du film, des petits génies de l’informatique, rétablissaient à eux seuls la situation en remettant en route les systèmes de contrôle du parc. Rien de tout cela dans Jurassic World. Tout le monde a des smartphones, mais comme ils tombent et se cassent, ils ne servent à rien. Dans une séquence très ironique, le jeune héros tombe sur un dépôt en ruine contenant un vieux tout-terrain utilisé dans le premier Jurassic Park. Il va le remettre en marche grâce à ses talents de mécanicien et c’est ce qui le sauvera des monstres qui battent la campagne.

L’informatique voici 20 ans, la mécanique auto aujourd’hui, comme si les auteurs du film voulaient signifier que le numérique c’est bien, mais savoir faire des choses avec ses mains c’est parfois plus utile. Démonstration faite dans un long métrage qui, par ailleurs, n’existerait pas sans le numérique… Et la salle de contrôle du parc d’attractions couverte d’écrans comme s’il s’agissait de diriger Solar Impulse est peuplée de post babas cool un peu paumés et dépassés par les événements.

L’île où les dinosaures ont été recréés est longuement présentée comme un parc d’attraction géant assez ridicule, une sorte de Disneyland peuplé de touristes à popcorn qui sont traités sans indulgence. Une des séquences les plus jouissives du film montre cette foule attaquée par des ptérodactyles échappés d’une volière. Ces braves gens (les humains, pas les monstres volants) n’ont bien sûr rien fait pour mériter ça, mais le propos implicite du film est une critique du voyeurisme touristique, qui a tout de même ses limites et tous ces visiteurs auraient au fond mieux fait de rester chez eux.

Un film hollywoodien ne peut pas se contenter de jeunes ados comme héros. Il y faut l’ancien militaire viril censé sauver tout le monde. Sauf qu’en fait, il passe son temps à courir dans tous les sens, à faire ce qu’on lui dit, à tenter tant bien que mal de dresser des vélociraptors avec un succès relatif, à ouvrir le feu sans le moindre effet sur les grosses bêtes qui, heureusement pour lui et les autres héros du film, finiront par se dévorer entre elles, comme dans le premier Jurassic Park.

Le principal personnage féminin est la directrice du parc d’attractions, le Jurassic World, par ailleurs la tante des deux jeunes ados auquel le public est censé s’identifier. Elle est présentée comme une femme d’affaires sans cœur, sans âme, négligeant ses deux neveux, visiblement peu compétente et elle aussi dépassée par les événements. Le film nous fait bien comprendre que le rôle d’une femme est plutôt de trouver l’amour et de s’occuper de sa famille plutôt que de diriger une entreprise, là encore une vision curieusement traditionnelle.

Dans le cinéma populaire américain d’aujourd’hui, l’éloge de la famille a remplacé peu ou prou l’amour romantique. Mais ce film nous en offre une vision étrangement décalée. Les deux jeunes héros, deux frères, discutent entre eux dans une scène assez longue du divorce probable de leurs parents. Cette séquence n’est rattachée à rien dans le film, elle ne joue aucun rôle dans le développement de l’action. Elle est parachutée là sans raison. On ne sait pas si elle signifie que le divorce est normal – le grand frère dit à son cadet: «Tous les parents de mes copains sont divorcés» – ou si elle veut signifier que ce n’est pas bien du tout. Cette scène a été gardée au montage pour des raisons mystérieuses qui ne peuvent qu’échapper au spectateur ou peut-être simplement pour signifier que la famille idéale n’existe pas.

La science ne sort pas grandie du film. La recréation des dinosaures est présentée comme une affaire d’apprentis sorciers sans réflexion. Le biologiste en chef est Chinois. Le financier du parc est un milliardaire basané que l’on devine proche-oriental. Le responsable de la sécurité est un ancien des forces spéciales qui aurait bien voulu disposer de dinosaures dressés pour traquer Ben Laden à Tora Bora. On imagine la scène… Tous ces gens auront bien sûr le châtiment qu’ils méritent.

Rien ne vaut une vie tranquille dans nos petites villes. Finalement le film a une double morale. Celle des dinosaures: vous nous avez recréés; on n’avait rien demandé, alors laissez-nous tranquilles sur notre île. Fichez-nous la paix. Et celle de Hollywood: vous pensez qu’avec les réseaux sociaux, Internet et vos smartphones, vous n’avez plus besoin de nous. Détrompez vous: les talents, les raconteurs d’histoire, ils sont chez nous et vous ne pourrez jamais vous en passer.

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