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Jacques Vallotton livre souvenirs et réflexions de journaliste sous la forme de l’autofiction

Jacques Vallotton, Jusqu’au bout des apparences. Un Adieu au journalisme. Autofiction, Vevey, Ed. de L’Aire, 2015, 301 pages (coll. Fortes têtes)

Jacques Vallotton est une figure connue du paysage médiatique romand. Il a été journaliste pour la télévision, la radio et la presse écrite. Retraité, libéré de ses obligations et de son devoir professionnel de réserve, il a décidé d’égrener ses souvenirs, mais aussi un certain nombre de réflexions critiques sur son métier et sur les obstacles, voire la censure, que peut rencontrer celui-ci.

Il le fait sous une forme originale et plaisante, et avec une plume alerte, renouvelant constamment l’intérêt du lecteur. En cela, il n’a pas oublié ses leçons de journalisme!

Ainsi donc, son personnage, dont il est question à la troisième personne (même si le récit est explicitement autobiographique), quitte avec sa Renault Mégane la Maison de la radio à Lausanne. C’est le jour, ou plutôt la nuit, de son départ à la retraite. Et cette nuit de transition passée au volant, de la capitale vaudoise au village de Saint-Luc en Valais, va être ponctuée par une série de flash-backs.

Au fil de ses souvenirs, Jacques Vallotton dénonce un certain nombre de tares qui affectent le journalisme. Avec une certaine nostalgie, il se remémore les temps anciens où «la radio était alors comme une grande famille» et n’était pas mangée par «le terrorisme de l’immédiateté», où la presse écrite n’avait pas encore entamé «la dérive du sensationnalisme dans les journaux». Mais les problèmes des médias sont aussi structurels et liés aux choix financiers des éditeurs.

Notons que les noms des personnes qui étaient ou sont sympathiques à l’auteur (de Michel Denériaz à Emile Gardaz, en passant par Léonard Gianadda ou le juge fédéral Claude Rouiller) apparaissent en clair; d’autres qui manifestement lui restent en travers de la gorge ne sont pas cités. A l’exception du financier et homme politique Christoph Blocher, qu’il a en exécration et auquel il consacre une percutante diatribe.

Jacques Vallotton dévoile – dans la mesure où elles sont souvent mal connues du grand public – une série d’affaires. Dans son collimateur, il y a surtout le «grand vieux parti» à l’époque où les notables radicaux tout-puissants géraient et contrôlaient le canton de Vaud, grâce à un véritable système de clientélisme et de copinage. Celui-ci permettait aussi que certaines affaires soient mises sous le boisseau. En clair, Vallotton dénonce ce qui s’apparentait à une censure de la presse, de la radio et de la TV, par exemple à propos de la fameuse affaire Epurex et de la déconfiture de cette société d’épuration des eaux qui révéla (ou plutôt, à l’époque, ne révéla pas!) la «politique du carnotzet et des petits copains». Le lecteur apprendra aussi avec intérêt le pourquoi du bizarre tracé de l’autoroute A12 avec sa déclivité à 6%. Passées les frontières valaisannes, l’indéracinable PDC remplace le parti radical. Avec son cortège de collusions politico-économiques et de scandales, dont l’un, l’affaire Savro, est bien connu et l’autre tout récent.

Par ailleurs, les lieux traversés par l’autoroute, puis la route de montagne dans le val d’Anniviers, sont l’objet de nombreux rappels géographiques ou historiques. Mais l’auteur laisse aussi s’exhaler sa légitime colère contre des horreurs urbanistiques ou architecturales. A ce propos, nous ne résistons pas au plaisir de citer son jugement sur, ou plutôt contre le centre Vinorama à Rivaz, après la très discutable destruction des Moulins coopératifs qui étaient pourtant le témoin d’une autre histoire économique: «Au bord de la rive, des vignerons mal renseignés ont construit un caveau de dégustation de style urbain, très design, enfoui comme un bunker alors que l’atout numéro un de la région, c’est son incomparable décor naturel. Une erreur! Un raté monumental où il ne lèvera plus son verre!» (p. 37). Le passé évoqué par les lieux traversés n’est pas toujours glorieux: ainsi l’immédiat après-guerre où La Tour-de-Peilz était surnommé Vichy-sur-Léman, tant les collabos en exil s’y pressaient…

Le parcours permet aussi des réminiscences littéraires ou picturales: Hodler, Jacques Chessex, le sculpteur Raboud, Graham Greene, Rilke, l’Ecole de Savièse et bien d’autres. Avec le risque que ce parcours se mue ici ou là en Guide du Routard ou Guide Michelin. L’auteur procède parfois par association d’idées: le hameau de Chamby rappelle le souvenir de Hemingway, qui écrivait ses livres et chroniques sur la fameuse petite machine à écrire Hermès Baby, laquelle permet d’évoquer la lamentable chute de l’empire industriel Paillard-Bolex-Précisa… et le véritable délit d’initié qui accompagna sa fin.

Mais un personnage hante littéralement le narrateur et exerce sur lui une fascination, non dénuée cependant de distance critique: celui de Jean-Eugène Desadrets, syndic, conseiller d’Etat puis conseiller fédéral vaudois, pilier du parti radical, que chacun aura reconnu sous son pseudonyme. Vallotton décrit fort bien l’art oratoire de cet homme de contact, de discours, de cantines, mais aussi d’une véritable vision européenne: «Son style ampoulé fait d’interminables périodes truffées d’incises paraîtrait bien désuet de nos jours, mais cela impressionnait en ce temps-là et dégageait un charme certain» (p. 56). Il est surtout question dans le livre d’une sombre affaire privée, liée au sexe, qui faillit mettre fin à la carrière de ce politicien d’exception. L’histoire se dévoile par bribes, apportant à l’ensemble du livre un certain suspense. En réalité, ce qui est en question ici, ce ne sont pas les écarts extra-conjugaux du personnage, mais la véritable conspiration du silence autour de cette affaire où pourtant il y avait eu mort d’homme. Certes, impensable de nos jours où une presse populaire aux abois jette la vie privée en pâture à des lecteurs avides de détails croustillants. Ce n’est donc pas tant l’histoire privée de Desmarets qui est en cause, mais le black-out total autour de celle-ci. La «consigne du silence» fut alors totale pour «étouffer le scandale».

Il faut reconnaître aussi à Jacques Vallotton – par ailleurs grand amateur de marches et ascensions en montagne – sa sensibilité à la nature, qui s’exprime par exemple dans les belles pages consacrées à une forêt sur les hauts de Saint-Luc.

Le livre n’offre pas de révélations sensationnelles ou absolument inédites. Mais il constitue, sous une forme agréable et vivante, un bel exercice de réflexion d’un journaliste sur son métier.

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