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Anne Cuneo nous raconte la saga des émigrés tessinois

Anne Cuneo, Gatti’s Variétés, Orbe, Bernard Campiche Editeur, 2014, 351 pages

L’écrivaine Anne Cuneo excelle dans l’évocation de vies riches et originales, qu’elle replace très bien dans leur contexte historique, économique, social, culturel, avec le souci d’exactitude qui habite l’historienne qu’elle est aussi. Ces qualités expliquent le succès mérité de ses livres auprès d’un large public.

C’est l’époque élisabéthaine et le monde de la musique avec Le trajet d’une rivière, l’univers de l’imprimerie et de l’édition au 16e siècle avec Le maître de Garamond. Dans son dernier opus, elle nous raconte, de manière vivante, le parcours de Carlo Gatti. A travers lui, ce sont plusieurs décennies du 19e siècle qui prennent vie pour le lecteur.

Carlo Gatti (1817-1878) a réellement existé. Né dans la commune de Dongo, dans le val Blenio au Tessin, il appartient à une famille de petits notables locaux désargentés. A l’âge de 13 ans, comme des milliers de ses compatriotes, il franchit le Gothard à pied et marche jusqu’à Paris. Il y restera une quinzaine d’années, vendant des marrons chauds (l’occupation principale des Tessinois exilés par la pauvreté régnant dans leur canton arriéré et isolé). Puis il est engagé comme serveur dans le fameux café Tortoni, où il apprend le métier.

En 1847, il gagne Londres. Là, avec un don des affaires surprenant, cet homme parti de rien met sur pied une série d’entreprises: il popularise la vente dans la rue de glaces à lécher (appelées penny-licks en rapport avec leur prix), il importe en gros et redistribue de la glace – dans l’autre sens du terme – venant de Norvège. Mais surtout, il ouvre un, puis une série de restaurants. Ceux-ci sont à mi-chemin entre les clubs réservés à la gentry et les pubs souvent mal famés et fréquentés par des hommes alcoolisés. Ils sont accessibles à la classe moyenne et plaisent surtout aux femmes, qui peuvent s’y rendre en toute sécurité. Puis il met à la mode, dans la capitale londonienne, des cafés-concerts à la française. Avec d’autres membres de sa famille – car il y a une véritable tribu Gatti dans la capitale anglaise – il crée un petit empire de restaurants et music-halls, qui perdurera bien après sa mort. «Les membres de la famille Gatti ont réussi une transformation totale de la vie sociale de Londres», n’hésitera pas à écrire un député en 1925.

Carlo Gatti passera la fin de sa vie au Tessin, se fera élire au Grand Conseil. Son dernier combat (un de plus en faveur de la modernité) sera voué à l’ouverture d’une route par le col du Lukmanier pour désenclaver sa vallée.

Mais de l’homme lui-même, on ne sait pas grand-chose. Là intervient la romancière, qui remplit les vides. «J’ai écrit la légende de Carlo Gatti. Une des légendes possibles», dit l’auteure dans sa postface. Si rien de ce qu’elle avance n’est certain, tout est plausible. Elle le fait avec un art consommé du récit, dans un texte où les dialogues occupent une place importante.

Gatti, sensible au sort misérable de beaucoup d’enfants londoniens, était réputé les secourir. Sa vie nous est donc racontée par un personnage fictif, sorti du caniveau et recueilli par lui. En même temps, le roman est une autobiographie de ce dernier, Nick. Ayant pu fréquenter une école réservée aux enfants de milieux modestes, il fera des études à L’Ecole polytechnique de Zurich et, en disciple du fameux ingénieur George Stephenson, deviendra constructeur de viaducs pour les chemins de fer alors en pleine expansion.

A travers ces deux destins, mais soulignons-le, sans que les personnages du livre soient de simples prétextes à l’étalage de connaissances historiques, c’est toute une époque qui prend couleur. Londres vers le milieu du 19e siècle revit pour nous: les quartiers misérables décrits par Dickens, avec leurs enfants des rues (quand ils ne travaillent pas dans les usines); les «écoles du dimanche» qui ont joué leur rôle pour alphabétiser les classes populaires; l’intense activité du port où accostent voiliers et bateaux à vapeur; l’Exposition universelle de 1851 et son fascinant Cristal Palace, tout de fer et de verre, où sont exposées machines et locomotives, illustrant la suprématie industrielle de l’Angleterre. Une puissante nation que n’épargnent cependant pas de ravageuses épidémies de choléra.

Le roman est construit aussi sur des flash-backs: nous assistons, avec Carlo Gatti à Paris, aux Trois Glorieuses de 1830. Un Paris qu’il retraverse régulièrement, sous le Second Empire, pour ses visites au Tessin. La ville est en pleine transformation, avec notamment les nouvelles Halles de Victor Baltard, monument de fonte et de verre bâti sur une idée de Napoléon III, et dont la destruction entre 1971 et 1973 fut un crime contre l’architecture!

Si ce roman est un hymne au progrès technique, il constitue aussi un hommage à tous les émigrés tessinois qui franchirent les Alpes pour chercher une vie meilleure. Sans doute tous n’ont-ils pas réussi dans les affaires comme Carlo Gatti. Mais ils formèrent, à Paris, à Londres et ailleurs, de véritables colonies habitées par un sens profond de la fraternité.

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