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Un lieu commun: la décadence de l’Ecole

Article paru dans DP 57 du 11 août 1966

[Professeur au gymnase, André Gavillet s’est vu refuser le département de l’instruction publique et des cultes lorsqu’il fut élu en mars 1970 au Conseil d’Etat vaudois. Il se mit en congé de responsabilité rédactionnelle, mais continua dans la mesure du possible de participer aux séances de la rédaction. Il a repris pleinement sa collaboration au terme de son mandat, dès fin avril 1981. Son combat pour la démocratisation de l’accès aux études et pour l’expérimentation pédagogique détonait dans un canton longtemps marqué par un solide conservatisme scolaire (lire l’article en fac-similé).]

Les réactionnaires n’aiment guère les enseignants. Peut-être pour des raisons historiques: l’instituteur, en France, au XIXe siècle, républicain et anticlérical, propageait dans les campagnes un esprit égalitaire. Mais l’hostilité s’explique par des raisons idéologiques. L’enseignant croit, c’est le crime qu’on lui attribue, que les hommes sont malléables comme des enfants. Il dit : «Prenez une plume», les potaches obéissent, illusion d’un pouvoir; d’où son péché d’idéalisme. (Remarquons que Messieurs les patrons qui exigent que leurs ouvriers timbrent en arrivant à l’usine, ou que Messieurs les militaires-à-terre-debout-à-moi, et qui sont obéis, et qui en tirent l’illusion d’un pouvoir, ne sont pas, eux, des idéalistes). Donc les pédants sont accusés d’extrapoler et de vouloir appliquer aux adultes, mûrs et rassis, leurs manies et de croire que si la société était une grande école avec ses horaires, ses récréations, ses bonnes notes, ses encouragements, ses petits prix, ses participes passés et son heure hebdomadaire de poésie, alors le bonheur deviendrait terrestre.

Mais l’homme aux prises avec la vie, celui qui travaille de ses mains, celui qui lutte contre les lois de la concurrence, celui qui soigne nos corps, celui qui règle nos conflits civils, celui-là, alors, n’est pas, lui, un doux rêveur. C’est un réaliste. Il connaît les écorchantes réalités. Il sait que l’homme est malaisément perfectible. Il croit au péché originel. Il ne confond pas le progrès et la progéniture. Telles sont les idées facilement reçues à droite.

Pourquoi ces propos hors de saison? Parler école en plein mois d’août, c’est du vice. Il se trouve pourtant que les discours de promotions sont prononcés à la veille des vacances. Parfois, rarement, ils provoquent quelque écho. Ce fut le cas, à Lausanne, pour le discours d’un directeur de gymnase, qui a dépassé la marge étroite de l’actualité. Laissons les contingences locales! Mais ce sujet a inspiré à M. André Manuel, dans «La Nation», un article exemplaire, dans son genre. «Assez d’école!», titre-t-il. En ce siècle de course à l’instruction, la formule a le mérite de l’anticonformisme. Et puis, M. Manuel est un journaliste, l’espèce en est rare, chez nous, qui a talentueusement de la verve. Il donne de la verdeur même à des lieux communs ressassés. C’est un bon chausseur sachant chausser les pieds qu’on met contre le mur. Voyons donc!

Démocratisation et décadence

La légende veut que, sous prétexte de justice sociale, l’école abaisse ses exigences et la qualité de l’enseignement. On ne voudrait plus faire de peine aux quotients intellectuels les plus moyens; s’ils viennent de milieux modestes, ils auraient droit à toutes les indulgences. Ainsi penseraient les maîtresses attendries qui peuplent les collèges municipalisés. Aussi certains censeurs parlent-ils de médiocratisation des études; d’autres supplient: n’ajoutez pas aux cancres de la bourgeoisie les cancres du peuple, etc. Pour M. Manuel nous sommes en pleine décadence. Mais en fait.

On doit admettre que, dans un pays, le sixième ou le 15% de la population scolaire a les qualités requises pour faire avec succès des études. Ces normes sont valables, chez nous aussi. C’est d’ailleurs un minimum. On ne voit pas pourquoi nous ferions mentir cette vérité statistique.

C’est donc un objectif modeste que de mettre en valeur les qualités des quinze garçons et filles les plus doués intellectuellement sur un groupe de cent. Or, autour des années 50, naissaient quelque cinq mille Vaudois. Cela signifie qu’aujourd’hui environ 750 par an devraient avoir achevé des études de type gymnasial. Nous n’en sommes pas encore là. Alors, les excès de la démocratisation, parlons-en! nous restons en dessous du minimum.

La baisse des exigences et de la qualité de l’enseignement

Autre dada volontiers enfourché: la qualité baisse. Pourtant une coutume permet de comparer le travail de deux générations. Au bout de vingt ans, les épreuves de baccalauréat sont rendues aux anciens candidats. Les hommes de quarante ans les ont relues récemment. Etaient-ils si fiers?

En réalité l’enseignement des langues et des sciences et des mathématiques a fait d’incontestables progrès. Les langues modernes sont enseignées comme des langues vivantes; les sciences disposent de laboratoires, de manuels bien faits. Tout est devenu très sérieux, trop peut-être. Les branches, dites de second groupe, étaient l’occasion parfois, il y a vingt ans, de joyeux défoulements. Qui ne s’y intéressait pas trouvait là quelques loisirs pour se consacrer à ses œuvres favorites. Cette fantaisie et ce pittoresque ont aujourd’hui disparu. Mais on ne saurait en conclure que la qualité de l’enseignement a baissé!

Les bases de notre civilisation n’ont pas changé?

Mais pourquoi cette surcharge des programmes? L’école doit enseigner les bases de notre civilisation. Elles n’ont pas changé, écrit M. Manuel qui ajoute : Si nos pères et nos grands-pères y parvenaient, dans des délais normaux, pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui ? Tout simplement parce que les bases de notre civilisation ont changé.

Laissons les grands mots: l’accélération de l’histoire, l’échelle planétaire et la deuxième révolution industrielle. Ne nous arrêtons même pas à ce qui est évident: le prestige toujours plus universel du langage mathématique (les effectifs de la section mathématique spéciale ont quadruplé en vingt ans). Mais restons-en à cette bonne vieille civilisation gréco-latino-chrétienne de nos grands-pères, qui était définie par les nombrils de Périclès, d’Auguste et de Louis XIV.

L’hypocrisie de la description scolaire de cette civilisation en a pris un sérieux coup. On sait aujourd’hui tout ce que le miracle grec doit aux civilisations orientales; mais oui, orientales, car il était un temps où le mot oriental sonnait comme injurieux. On commence à enseigner de l’Antiquité autre chose que cette pudibonde et moralisante imagerie d’hommes illustres: les Verrines ou les Philippiques de Cicéron donnent une vision plus juste des «bases» de notre civilisation. On ne se pâme plus aujourd’hui devant le bon goût classique incarné dans la règle de bienséance, quand on sait que la première de Britannicus fut un demi-four, parce que le public, d’ordinaire choqué par un meurtre fictif sur scène, préférait assister ce jour-là à une exécution capitale sur la place de Grève. On admire la page de Montesquieu contre l’esclavage; mais on sait aussi que ce grand libéral était actionnaire de la Compagnie des Indes qui traficotait du nègre. La critique historique, même marxiste et la psychanalyse ont passé par là. Et les bases de notre civilisation, admirables, certes, mais faites de sang, de volupté et de mort, ne sont plus confondues avec cette image déformante, scolaire, moralisante et bon-dieusarde qu’on en donnait autrefois.

Une vieille dame, dans une grande librairie, demandait récemment, pour l’offrir à une jeune fille, une édition expurgée de la Bible. On avait dû lui enseigner les bases de notre civilisation dans des délais normaux.

De la révolte

Quand un maître de culture latine demandait, jadis, dans une interrogation «pour note»:
— Les Bucoliques, est-ce beau?
— Oui.
— Juste!

La stupidité de la question, était sans importance. On réagissait par la révolte. Il est vrai que l’enseignement alors était équilibré. Des maîtres suscitaient notre enthousiasme, d’autres, notre révolte. Baudelaire, Pascal guidaient notre recherche d’absolu. C’était notre adolescence.

Les jeunes d’aujourd’hui sont infiniment mieux intégrés. Ils savent conduire une automobile avant d’avoir un bachot; ils dépensent; ils ont un pouvoir d’achat; ils voyagent; l’autorité du maître n’est plus juchée sur un piédestal; ils se sentent vite de plain-pied. Certes, souvent, on perçoit un décalage entre leur accès aux pouvoirs des adultes et leur candeur souvent infantile.

Mais où sont-ils, je vous en prie, ces adultes faits que nous vantent les hommes d’expérience? L’infantilisme est de tout âge, et nous n’avons jamais fini de nous libérer de notre enfance. Et les réalistes, eux aussi, à leur manière, ni meilleure, ni pire continuent de téter.

La révolte contre le père, ou le maître, ou Dieu, c’était jusqu’à nos jours la méthode de libération la plus couramment utilisée. Et cet exercice de faible intérêt civilisateur qui s’appelait le thème latin avait le mérite, par exemple, de nourrir cette révolte. Aujourd’hui on n’exige plus le thème latin au bachot et l’adolescence se fraie d’autres voies.

Scolarité prolongée

Au gymnase, l’adolescent connaît ses moments précieux de disponibilité. Le plus souvent, il se cherche encore. Il goûte une culture non spécialisée. Trois ans (au lieu de deux ans un tiers) ne serait pas un stage trop long, permettant non d’alourdir les programmes, mais au contraire de les distendre. Ce serait une solution en tout cas préférable à l’année de propédeutique à laquelle songent certains milieux universitaires, désireux d’opérer leur propre sélection en dévalorisant de la sorte le baccalauréat.

La qualité de l’enseignement gymnasial est essentielle, la remarque en a été souvent faite, dans la mesure où il groupe avant les spécialisations des jeunes gens et des jeunes filles appelés à prendre des responsabilités dans le pays.

Une certaine école de papa, qui avait ses vertus, a vécu. Il n’est pas facile de mettre en place autre chose. Mais il faut chercher et expérimenter.

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