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Le journaliste et la future sénatrice sous le regard d’AG

Laurent Bonnard et Géraldine Savary, anciens salariés de DP, partagent par mail leur commune émotion et leurs souvenirs

Venu de la Gazette de Lausanne, Laurent Bonnard a inauguré en 1972, la fonction de rédacteur responsable professionnel du journal, qu’il a quittée en 1985 pour rejoindre la Radio suisse romande. Géraldine Savary est devenue rédactrice responsable après sa licence en sciences sociales et poliques, de 1996 à 2002 (d’abord en tandem avec Claude Pahud jusqu’à son départ en 1998 pour fonder les Editions Antipodes); élue au Conseil national en 2003, elle est depuis 2007 conseillère aux Etats du canton de Vaud.

Mardi 5 août, 20h

Salut Géraldine, tu vas bien?

La mort d’André Gavillet m’atteint encore plus que je ne l’aurais pensé. Une évidence pour moi, quelques jours après: j’ai envie de partager ça avec toi. Les souvenirs remontent en masse et ils ne datent pas d’hier!

C’est d’abord le pari impressionnant du passage de Domaine Public à la parution hebdomadaire en 1972. Un bouleversement de fond en comble dans les habitudes de l’équipe de bénévoles, qui avait lancé DP bimensuel à peine dix ans plus tôt. Y compris l’apprentissage d’une collaboration avec le «rédacteur responsable», journaliste professionnel, engagé pour passer le cap avec succès.

Avec le recul, je me rends compte à quel point mon arrivée a dû être perturbante pour les pionniers de DP. Un corps étranger! Toujours là, tout le temps, à tous les comités de rédaction…

Sans jouer les anciens combattants, ce ne sont pourtant pas les difficultés des premiers mois qui me restent. C’est cette présence à la fois humble et téméraire, et accueillante aussi, et inébranlable (est-ce le mot juste?) de Gavillet. On l’a décidé, on le fait! Pas pour nous, mais pour le débat. Et qui dit débat, dit exigence (intellectuelle). Les lecteurs apprécieront.

Je ne sais pas si, plus tard, dans cette même fonction de rédacteur/trice responsable, tu as eu cette impression. C’est peut-être la sphère privée de DP du reste. Mais en tout cas, tes souvenirs m’intéressent. Au cas où. Salut.

Mardi 5 août, 22h

Salut Laurent,

Merci pour ton message qui me donne l’occasion de partager avec toi ma tristesse. J’ai appris le décès d’André quand j’étais en vacances. Et c’est comme si le ciel soudain s’assombrissait. J’ai beaucoup pensé à lui. Pour répondre à ta question: quand je suis arrivée à DP comme rédactrice, le journal s’était en quelque sorte institutionnalisé. Nous n’étions plus au temps pionnier. Mais jeune femme, jeune mère, jeune militante, je me sentais moi aussi un peu hors cadre. Corps étranger aussi, sans doute.

André Gavillet m’impressionnait bien sûr, mais il a eu le souci de transmettre son savoir, ses connaissances et aussi son attachement à la famille socialiste, sous réserve évidemment que, pour lui, les vrais maîtres n’ont pas de disciples…

Tous les lundis, il arrivait vers 14 heures dans le bureau de DP – celui que tu avais repris du Peuple – La Sentinelle! Il entrait d’un pas léger, faisant à peine craquer le vieux parquet de l’entrée. Il s’installait. Et il attendait que je lui présente mon texte. Ce qui était toujours une épreuve… En général, il me renvoyait à un article de la NZZ que je n’avais pas pris la peine de lire et, à coup sûr, il m’invitait à relire les Messages du Conseil fédéral. Tout est dans les Messages, me disait-il. Je me rends bien compte aujourd’hui à quel point il avait raison…

Ensuite, il sortait de sa serviette ses pages manuscrites que nous, les rédacteurs, nous avions à recopier. Tu te souviens de cette encre bleue? de cette écriture précise, arrondie, sans ratures?

Jeudi 7 août, 18h

Salut Géraldine, bonne journée?

Ce sont peut-être ces petits feuillets hebdomadaires à l’encre bleue qui sont le véritable lien entre ta période à DP et la mienne. Toujours signés A.G., en capitales. Comme si je pouvais m’y tromper! Comme si j’allais oublier d’ajouter le nom d’André Gavillet dans la liste des auteurs qui assumaient collectivement le contenu du numéro (pas de signatures individuelles jusqu’à la fin de mon mandat, me semble-t-il).

Avec une régularité sans faille, je trouvais l’enveloppe dans la boîte aux lettres de DP dont les locaux avaient l’avantage d’être tout proches du siège du département des finances. En fait, maintenant que j’y pense, je n’ai jamais osé demander à Gavillet s’il recopiait ses manuscrits pour en gommer les ratures ou si c’était des premiers jets. Fantasmes de rédacteur responsable à l’époque: une correction visible ou un mot biffé par-ci par-là aurait peut-être pu dévoiler une hésitation ou refléter une pensée mal aboutie!

Pas de cérémonial de la visite à DP donc, pour moi. Ni le lundi, ni un autre jour d’ailleurs. Le moment de vérité, c’était les comités de rédaction, au Café du Simplon à Lausanne, un endroit stratégique près de la gare, pour les habitués qui venaient en train avec une fidélité incroyable. Je n’oublierai jamais ces heures où, face aux différences bien réelles de sensibilités qui s’affrontaient souvent, la pertinence et la vision de Gavillet s’imposaient en fin de compte.

Là, je sais que mes souvenirs ne trahissent pas la réalité que j’ai vécue: c’était un mélange d’originalité profonde, de retour sans failles aux sources (tu as raison: les Messages!), de méfiance face aux clichés et… d’une pensée de gauche, constante, toujours reconnaissable, qui s’alimentait et se reconstruisait en permanence, quels que soient les sujets abordés.

Franchement, je n’ai pas l’impression que cette approche, vérifiable à travers toutes ces années de contributions à DP, soit dépassée aujourd’hui. Est-ce ton expérience de femme politique? Tu n’es pas obligée de me le dire!

Vendredi 8 août, 8h

Salut Laurent,

Oui, oui, je vais répondre à ta dernière question. Mais je ne peux pas résister à te dire un mot sur «mes» séances de rédaction, qui se passaient dans le local de DP. Tous serrés autour d’une petite table, nous faisions la critique du numéro précédent (dure, évidemment…), puis nous passions au contenu du suivant. Nous étions à la fin des années 90. Une décennie charnière pour la social-démocratie. L’Europe socialiste se jetait dans la «troisième voie». Et bon nombre de rédacteurs de DP, curieux, voire séduits par ces expériences voisines, s’en faisaient l’écho. Moi, j’étais coupée en deux. Entre la rédaction de DP et mon itinéraire militant.

Et tu as complètement raison: André réussissait, dans cet âpre débat interne, à garder une posture réconciliée, pacificatrice, originale. Une façon d’être unique dans une famille politique très structurée, Une voix particulière, mais qui s’épanouissait et donnait sens à l’histoire et à l’action commune. Franchement, je ne connais personne qui ait eu ce rôle au parti socialiste: une intelligence somme toute assez solitaire, au service d’une réflexion collective. André trouvait le parti parfois un peu étriqué, mais c’était sa famille.

Depuis que je suis au Parlement, nous avons vécu ce grand séisme que représente la fin du secret bancaire. 245 parlementaires, des centaines de journalistes, d’experts, d’économistes ont dit, écrit, pensé des tas de choses, parfois intelligentes parfois moins, sur le sauvetage d’UBS ou lalex America. Eh bien, je peux dire, sans exagérer, que la voix la plus documentée, précise et clairvoyante sur le sujet, c’était celle d’André Gavillet.

Donc oui, l’intelligence critique reste une denrée bien rare et appréciée.

Vendredi 8 août, 14h

Salut Géraldine,

Ces petits échanges, c’est presque un journal dans le journal, à travers les années! Merci pour ça aussi: la mort d’André Gavillet replacée dans la perspective de tout ce qu’il nous a légué.

Je repensais à ce retour aux sources qui était l’un de ses leitmotive et qui m’est resté pendant toute ma vie de journaliste. J’imagine qu’aujourd’hui cette exigence peut paraître triviale, à l’ère d’Internet. Mais dans les années 70 (et suivantes!), l’accès aux documents de base fiables (économiques, financiers, statistiques, entre autres) se méritait… souvent au bout d’un véritable parcours du combattant. DP et l’information sans concession, DP et les faits, le plus loin possible, c’est l’un des cadeaux que j’ai reçus et auquel je tiens le plus. Je sais que je le dois en grande partie à Gavillet.

Pour le reste, je ne peux qu’imaginer tes liens de militante socialiste avec lui. Il a toujours respecté scrupuleusement ma sphère de journaliste. Nous nous sommes par exemple vouvoyés du début jusqu’à la fin pendant ces treize années de travail acharné, et nous savions le poids de ce signe. De temps en temps, dans nos réflexions, il me parlait des «bourgeois» (au comité de rédaction aussi, du reste), mais c’était sur le ton du constat dépassionné.

Et puis, c’était aussi l’homme de la discrétion. Une fois, une seule fois, me semble-t-il, les digues vaudoises ont vraiment sauté: il venait d’apprendre que ses collègues «bourgeois» au Conseil d’Etat, majoritaires (à l’époque!), prenaient souvent leurs décisions en petit comité, avant les séances gouvernementales officielles. Alors à quoi bon toutes ces discussions difficiles? Nous n’avons pas épilogué. C’était à lui d’assumer.

Vendredi 8 août, 21h

Salut Laurent,

Tes mots me font penser à une conversation que j’ai eue avec André sur ce sujet: sa participation au Conseil d’Etat. J’adorais qu’il me raconte les sursauts et les péripéties de la politique vaudoise. Venant du canton de Fribourg, je ne connaissais pas grand-chose à ce marigot-là. Je n’avais pas vécu dans ma chair le mépris auquel les socialistes étaient souvent confrontés, l’arrogance du parti radical, les liens étroits, incestueux entre le pouvoir politique et les banques cantonales, l’impunité de ces élites de l’époque, «qui paie commande».

Je n’avais pas entendu parler de Paul Golay, ni de Pierre Graber, quelle honte! André a pris un vrai plaisir, je crois, à me raconter ces épopées. Il avait toujours gardé une forme de résistance au pouvoir radical. Et son intelligence était sa fronde.

Oui, il disait «les bourgeois». Il m’a avoué avoir un regret. Celui de n’avoir jamais été élu au Conseil d’Etat vraiment par le peuple. Les radicaux, majoritaires, laissaient aux socialistes deux sièges, cédés tacitement après leur propre tour de piste.

Les bourgeois ne lui ont jamais ouvert les portes du département de l’instruction publique, alors qu’il en rêvait. Exilé aux finances, il en a gardé une connaissance aiguë des mécanismes économiques, ne renonçant jamais aux laborieux chemins de la créativité politique. «Ils devraient faire autrement», disait-il et il en faisait un article. Il avait aussi (et nous étions en désaccord) une certaine fascination pour une pensée critique sur l’Etat (je le trouvais un peu crypto-trotskiste…). Il lisait et aimait Castoriadis.

Bon, il faut dire aussi qu’il détestait les débordements, les indignations faciles, les postures idéologiques. Et je peux dire qu’il m’arrive presque à chaque fois, quand le PS prend position, de me dire: «Mais qu’en penserait Gavillet?»… En lisant tes lignes, je trouve émouvant de constater qu’il représente pour toi, le journaliste, comme pour moi la politicienne, un tel socle de référence.

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Et si l’envie vous prend de passer de l’autre côté de l’écran, DP est ouvert aux nouvelles collaborations: prenez contact!

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