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Note de lecture: Les confitures d’Isabelle Guisan

Le 30 avril 1957, potache de dix ans à peine, je passais crânement mes examens d’entrée au collège du Belvédère à Lausanne. C’était une année après le XXème Congrès du parti communiste d’URSS pendant lequel Khrouchtchev s’était fait le champion de la déstalinisation, et ici le professeur André Bonnard, helléniste réputé de la Faculté des Lettres de Lausanne, venait de passer par l’humiliation d’une condamnation à deux semaines d’emprisonnement avec sursis pour quelque haute trahison. Le Conseiller d’Etat Louis Guisan, futur directeur de la Gazette de Lausanne, était à la tête du Département militaire depuis le 7 mars 1954. Sa fille Isabelle Guisan, âgée de neuf ans – future auteure, quarante-cinq ans plus tard, d’un récit autobiographique sur ces années-là – avalait chaque jour en rentrant de l’école une forte «lampée» de confiture de framboises parfumées.

Des souvenirs pour un récit poétique

Les souvenirs font partie d’une trame secrète et intime que l’on vient rarement exposer sur la place publique, sauf si l’on en fait le fil rouge d’un récit poétique vibrant d’émotion et d’amour. C’est ce qu’a fait Isabelle Guisan, dans un ouvrage récemment publié chez Slatkine et intitulé A l’ombre des confitures en pot.
L’auteure ne nous dit pas vraiment pourquoi elle a choisi ce titre «rétro» pour porter vers le monde un chant poétique et autobiographique émouvant et attirant. Je fais le pari que c’est le son enchanteur du mot «confiture» qui fait référence à des souvenirs mélangés et enfermés au plus profond de l’être, comme «confits dans un bocal» et que l’on ouvre après des années de conservation silencieuse. Merveilleuse image-son de ces impressions, dessins, parfums, que l’on «empote» au fond de soi-même pour les saliver plus tard, l’hiver venu.

La nostalgie ou l’écart du temps

C’est donc ce décalage dans le temps qui crée l’émotion, et le plaisir du lecteur se fraye très vite un passage dans cette saga familiale de trois générations successives de Guisan (pour la lignée paternelle) et de parents grecs de Constantinople (pour la lignée maternelle). Je suis, il faut le dire, un nostalgique. J’adore ces photos jaunies extraites de vieux albums de familles, ces longues veillées dans les greniers, courbé au-dessus d’un coffre qui regorge de secrets de famille. Pour ceux qui sont modernes, et vivent au présent, le livre d’Isabelle Guisan va leur donner à voir «sur le vif» des dessins, collages et aquarelles de l’auteure qui disent par la forme et la couleur sur quelle portée le destin d’une femme du siècle se déploie. Ces collages fragmentés et broyés, où surgissent en arrière-plan, des tempêtes, des icebergs et des séracs sont un témoignage magnifique et ultime sur une vie se déroulant devant vous. Laissez-vous tenter par ce collage de glace polaire qui semble s’effondrer devant vos yeux abasourdis, et pensez alors à la définition du mot sérac, mélodieuse et suggestive: «amas chaotique de glaces aux endroits où la pente du lit glaciaire s’accentue et où l’adhérence du glacier diminue.»*
Et maintenant, retour au début, pour découvrir en fronton du livre, cette déclaration presque incantatoire d’Isabelle Guisan, ou tout au moins cette clarification :
« Je temporise depuis quinze ans mais rien à faire, je n’y couperai pas ? Pour décoller enfin ma vie du passé familial, je les évoque : Une maison toute proche mais inaccessible, celle de ma grand-mère paternelle ? Mes origines maternelles lentement reconquises, cet héritage grec d’Asie Mineure ? Et puis mon frère mort, mon allié évanoui.»

Une folle sarabande

Chapeau ! Cette prose, c’est de la poésie ! Parce qu’un chant magnifique scande ces événements familiaux, on devrait entendre raconter le livre d’Isabelle Guisan dans un théâtre grec du côté d’Epidaure. Les paysages attiques évoqués seraient là présents à l’horizon, et le chant des cigales remplacerait le grésillement des grillons près de Noréaz au-dessus d’Yverdon où la ferme paternelle abritait un «champ de l’Evangile».
Il y a du grave aussi dans ce poème. Du tragique. Le suicide de son frère René. La mort d’un être cher, pris par une folie qui ne pardonne rien. Faire le point sur cette séparation, qui ne peut être surmontée, fuir dans ce qui nous reste ou ce que l’on conquiert par substitution. Quelques pages avant, c’était le temps de «la fille hippie» qui parcourt la Grèce au volant d’une increvable R4 rouge. Abandon à cette liberté illusoire prêchée par la génération du «Living Theatre».
Je vous recommande de lire et de contempler ce livre parce qu’il est à la source d’un moment intense d’émotion. Il nous entraîne dans une folle sarabande entre le Gros-de-Vaud juteux et sucré et les Dardannelles mystérieuses et envoûtantes qu’Homère nommait Helespont. Eric Baier

*Page 59

Isabelle Guisan, A l’ombre des confitures en pot, Editions Slatkine, 2002.

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