Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Pour ne manquer aucun article

Recevez la newsletter gratuite de Domaine Public.

Le délire de l’initiative «monnaie pleine»

Ah! si la Suisse était seule au monde…

Photo Marcel Grieder
Photo Marcel Grieder (licence CC)

La possibilité de proposer des modifications partielles de la Constitution fédérale conduit quelquefois des groupes de personnes à vouloir changer de fond en comble le fonctionnement d’un aspect ou l’autre de notre société. C’est le cas avec l’initiative populaire dite de la «monnaie pleine» (Vollgeld).

L’argument de base de cette proposition est d’empêcher désormais les banques de créer de la monnaie dite scripturale – ce qu’elles font chaque fois qu’elles accordent un crédit hypothécaire, commercial ou autre puisque le montant octroyé n’est pas couvert par une somme équivalente d’argent déposée chez elles. En fait, pour simplifier, les banques doivent disposer de fonds propres ne représentant généralement que 8% de la somme prêtée.

Cette faible proportion de 8% ouvre à l’évidence des perspectives importantes de création monétaire ex nihilo. Si toutes les banques de nombreux pays font toutes en même temps un large usage de cette possibilité, il peut en résulter un emballement du système bancaire débouchant sur une crise qui ne reste pas cantonnée à la sphère financière, mais déborde et perturbe profondément la vie économique. C’est ce qui s’est produit notamment à la fin des années 1920, entraînant la «grande crise» des années 1930, et actuellement avec la crise des subprimes déclenchée depuis 2007.

Connaissance intime

Faut-il pour autant retirer aux banques toute possibilité de créer de la monnaie en accordant des crédits? L’idée générale de la «monnaie pleine» est de donner à la Banque nationale l’exclusivité de la création de monnaie – monopole qui lui est déjà attribué pour l’émission des pièces de monnaie et des billets de banque.

Avec cette proposition, la régulation du crédit passerait entièrement en mains publiques (ou semi-publiques puisqu’en Suisse la Banque nationale est une société anonyme dont les actions sont réparties entre les cantons et les communes, mais avec aussi quelques actionnaires privés). Les banques ne seraient donc plus autorisées à créer de la monnaie scripturale. Le risque d’emballement du système bancaire serait réduit, sinon supprimé.

Mais, en échange, quelle garantie aurions-nous que la Banque nationale disposerait des compétences nécessaires et des connaissances indispensables pour fixer le montant de «monnaie pleine» requis pour que l’économie se développe sans heurts dans le proche avenir?

Les banquiers, comme tous les commerçants, travaillent assurément dans un but lucratif. S’ils perdent de vue une gestion prudente de leur établissement, ils peuvent lui faire courir des risques excessifs. Mais, d’un autre côté, les milliers de responsables d’octroi de crédits qui sont en contact avec tous les acteurs économiques dans toutes les régions du pays ont une connaissance intime, mise à jour quasi quotidiennement, des besoins de leurs clients.

Les décisions d’accorder ou non un crédit hypothécaire ou commercial ne viennent pas de nulle part. Elles sont fondées sur de multiples facteurs, incluant notamment l’état du marché hypothécaire, la solvabilité du débiteur, son modèle d’affaires, l’état de la concurrence… On ne voit pas comment la Banque nationale pourrait disposer d’une telle masse d’informations pourtant indispensables pour mener à bien le mandat que la «monnaie pleine» lui confierait.

Même le FMI s’inquiète

La crise qui a débuté en 2007 illustre les profondes réformes dont le système financier aurait besoin, notamment parce qu’elle a mis en évidence le fait que les plus grandes banques, dans tous les pays, sont devenues trop grandes pour faire faillite (too big to fail). Les Etats – directement par les fonds publics ou indirectement par le biais de leur banque centrale – ont dû «investir» des centaines de milliards de francs pour aller à leur rescousse et éviter l’implosion de tout le système – comme ce fut trop largement le cas au cours de la crise des années 1930.

Sur le moment, tout le monde ou presque a convenu que, dans l’urgence, il n’y avait pas d’autres mesures à prendre. Mais ce moment de crise passé, il faudrait revoir tout cela et procéder aux changements indispensables pour qu’une telle situation ne se reproduise plus. Ce fut manifestement plus facile à dire que ce ne l’est à faire!

Le Fonds monétaire international, qui ne se caractérise habituellement pas par un réformisme ravageur, vient de s’en émouvoir. Les grandes banques sont devenues encore plus grandes de sorte que le risque systémique s’est accru plutôt que réduit.

Curiosité helvétique

En réalité, la principale réforme, essentielle il est vrai, serait de fixer dans la loi que les banques doivent disposer de 20 à 25% de fonds propres sur tous les crédits qu’elles accordent.

Cette exigence conduirait les grandes banques à devenir plus prudentes car le risque qu’elles courraient en cas de faillite du débiteur serait beaucoup plus lourd à supporter. La rentabilité des titres bancaires en serait sérieusement diminuée – ce qui réduirait notablement l’engouement que cette branche exerce auprès des détenteurs de capitaux…

Malheureusement, en l’état du dossier, les réformes en cours, non négligeables, restent en deçà de ce qui serait requis pour supprimer le risque systémique évoqué ci-dessus.

Ce constat ne renforce en rien l’intérêt de l’initiative sur la monnaie pleine. Quoi qu’en disent ses concepteurs, elle ne résoudrait aucun des problèmes posés.

Appliquée seulement en Suisse, elle isolerait le pays du système financier international. La Suisse serait très facilement contournée. La monnaie pleine ne changerait évidemment rien à l’ordre international existant – aussi insatisfaisant soit-il. Tout au plus, le pays serait vu comme une curiosité et les entreprises qui sont venues ici depuis des années et des décennies ne tarderaient pas à s’en détourner.

Avec ses avantages et ses inconvénients, la mondialisation est une réalité totalement incompatible avec la «monnaie pleine». Avec nos excuses, Emil!

Une réaction? Une correction? Un complément d’information? Ecrivez-nous!

Et si l’envie vous prend de passer de l’autre côté de l’écran, DP est ouvert aux nouvelles collaborations: prenez contact!

logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, https://www.domainepublic.ch/articles/25923 - Merci
DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: https://www.domainepublic.ch/articles/25923

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP