Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Pour ne manquer aucun article

Recevez la newsletter gratuite de Domaine Public.

Bertil Galland initie avec bonheur un ambitieux projet en publiant le premier des huit tomes de ses «Mémoires»

Bertil Galland, «Les Pôles magnétiques», Genève, Slatkine, 2014, 259 pages

Photo Ed. Slatkine

On sait le rôle considérable qu’a joué et continue de jouer Bertil Galland dans la vie intellectuelle en Suisse romande. Il fut journaliste, grand reporter dans plusieurs régions du monde, traducteur d’auteurs suédois, maître d’œuvre de L’Encyclopédie vaudoise, et j’en passe; il reste un éditeur et un «passeur culturel» de premier plan.

C’est donc avec intérêt qu’on lira le premier tome de Mémoires qui devraient comporter huit volumes. Celui-ci relate son enfance, sa jeunesse et les premières années de l’âge adulte, de sa naissance en 1931 à 1957.

Il est ardu de résumer un livre aussi riche. On se bornera donc ici à en mentionner quelques grands axes… ou plutôt «pôles magnétiques», pour reprendre son titre, c’est-à-dire les lieux et les personnes qui ont tour à tour ou simultanément attiré le jeune homme pour faire de lui ce qu’il est.

L’ouvrage appartient donc, d’une certaine manière, au genre du Bildungsroman, que le français traduit imparfaitement par «roman d’apprentissage» ou «roman d’éducation». La référence que fait l’auteur à Narziss und Goldmund de Hermann Hesse n’est pas fortuite. Sans doute peut-on s’interroger, comme c’est le cas pour toutes les «ego-histoires» de ce type, sur la pertinence d’une telle construction du passé, où l’on introduit a posteriori une logique, une rationalité dans le déroulement des événements et des expériences personnelles. Ainsi, on peut émettre quelques réserves sur l’affirmation d’une prise de conscience écologique précoce (liée à Robert Hainard), dont Galland témoignera surtout plus tard, jusqu’à sa récente prise de position en faveur de l’initiative de Franz Weber «Sauver Lavaux» III.

Une enfance urbaine s’ancre dans un quartier. Pour le jeune Bertil, ce fut celui de La Sallaz-Vennes, sur les hauts de Lausanne, alors une sorte de gros village, aujourd’hui tristement bétonné, qu’il évoque avec beaucoup de sensibilité. En quelques lignes d’une grande justesse, il restitue par exemple l’atmosphère des ventes de paroisse du quartier.

Le milieu social est celui d’une famille bourgeoise rattachée à l’Eglise libre, mais qui connaîtra une situation financière difficile, liée à la maladie du père. L’auteur relate, bien qu’avec beaucoup de pudeur, ces circonstances familiales douloureuses: un père qu’il n’a guère connu que grabataire et qui aura une fin aussi précoce que pitoyable. Cette absence d’une véritable figure paternelle l’amènera à chercher – et à trouver – successivement plusieurs pères de substitution, qui occupent une place importante dans le livre.

Les Lausannois plus particulièrement apprécieront ses évocations aigres-douces d’un Collège classique cantonal resté très conformiste, puis d’un Gymnase et d’une Faculté des lettres où règne alors une conception très étriquée de la littérature française. A l’exception d’un professeur extraordinaire au Collège – il faudrait plutôt dire un initiateur ou un maître, au sens le plus noble du terme, ou encore un père – Carl Stammelbach, avec lequel le jeune Bertil fait en 1947 un voyage de 10’000 km dans le Nord de l’Europe, sa «trajectoire initiatique».

Un autre «pôle magnétique» vient en effet des origines suédoises de sa mère. Avec la Scandinavie en général, et la Suède en particulier, Bertil Galland entretiendra toujours des liens très forts. Cette Scandinavie qu’il évoquera magnifiquement, en 1985, dans Le Nord en hiver. Cette Suède dont il traduira les poètes et fera connaître une littérature trop méconnue alors dans le monde francophone. Et qui le reliera à un autre «passeur culturel», le futur militant maoïste Nils Andersson, non certes sur le plan politique mais à travers l’aventure de la revue littéraire Pays du Lac.

Très tôt, le jeune homme entre en communion avec la poésie: «Les mots, je les ai chéris dès que j’ai su lire.» La musique de Verlaine «l’enchanta»; envers Apollinaire il éprouve une véritable «dévotion»; il se montre sensible aussi aux grands poèmes de la Résistance chez Aragon.

La langue de Bertil Galland lui-même, dans ce premier tome des Mémoires, est élégante, châtiée, à la limite parfois de la préciosité par son goût des tournures de phrases privilégiant l’inversion. Qui dit littérature dans ces années 1940-1950 dit alors Guilde du Livre ou conférences à la Maison du Peuple de la Caroline.

Tout au long de l’ouvrage, par petites touches, Galland brosse une fresque de la vie intellectuelle et littéraire en Suisse romande, particulièrement dans le canton de Vaud. On y retrouve (et cette liste n’est pas exhaustive) Yves Velan dont le roman Je marqua une véritable rupture dans la littérature romande, Maurice Chappaz et son Portrait des Valaisans, Philippe Jaccottet, Henri Debluë, ou encore les figures tragiques de Crisinel et Schlunegger. C’est l’une des richesses du livre. Il faut dire que l’auteur a un sens réel du portrait bref: ainsi ceux de Jacques Mercanton, d’André Bonnard, du philosophe Pierre Thévenaz.

Sait-on que Bertil Galland fut dans sa jeunesse non seulement un voyageur, mais un authentique «routard», dans la ligne du Jack Kerouac de On the Road, et bien avant que ce terme ne soit popularisé par la série de guides de voyages éponymes? On retiendra notamment son parcours des Flandres et plus encore sa véritable aventure équestre en Islande. La découverte, en long et en large, des Etats-Unis viendra plus tard.

A ce pôle du voyage, du lointain, de l’ouverture à l’étranger s’oppose (ou plutôt s’ajoute car ils ne se contredisent point) un enracinement croissant dans la terre vaudoise. Et une proximité avec ses penseurs et ses écrivains. Jacques Chessex avec lequel il fait un bout de chemin avant que leurs parcours respectifs ne s’éloignent l’un de l’autre. Et surtout «les deux mages» qui sont aussi les «dernières figures paternelles de [sa] jeunesse»: Gustave Roud et Marcel Regamey, dont il brosse deux portraits approfondis. Même si on peut juger celui du second – personnage discuté dont on ne contestera pas, par ailleurs, la grande culture, l’aura intellectuelle et l’emprise sur une génération de jeunes hommes – un peu complaisant. Plus tard, une publication souhaitée par Bertil Galland dans les Cahiers de la Renaissance vaudoise qu’il dirige, mais non agréée par la Ligue vaudoise, l’éloignera de la figure de Regamey, qui avait tant marqué ses années de jeunesse.

Il y aurait sans doute encore beaucoup à dire sur ce premier tome prometteur des Mémoires, qui s’achève avec la grande fête organisée le 20 avril 1957 pour les 60 ans de Gustave Roud. On attend donc les publications ultérieures avec impatience.

Une réaction? Une correction? Un complément d’information? Ecrivez-nous!

Et si l’envie vous prend de passer de l’autre côté de l’écran, DP est ouvert aux nouvelles collaborations: prenez contact!

logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, https://www.domainepublic.ch/articles/25896 - Merci
DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: https://www.domainepublic.ch/articles/25896

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP