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Note de lecture: Ulysse au 20e siècle

Entre autres talents, Jean-Jacques Langendorf pratique le roman historique, mais peut-être philosophique aussi.

Qui croit vraiment que la Providence gouverne le monde ? L’un des derniers philosophes à se référer à ce concept est le Voltaire de Candide. C’était avant la révolution française. Dès le 19e siècle naissant, la philosophie de l’Histoire et la volonté démocratique ont pris le dessus. Le concept de Providence se réfère plus au principe absolutiste, qu’à l’esprit démocratique. S’il réapparaît aujourd’hui, c’est par nostalgie d’une forme d’organisation sociale oubliée.

Une histoire de comte

Dans son dernier roman historique, sorti en automne 2000, La nuit tombe, Dieu regarde, Jean-Jacques Langendorf s’offre le luxe de faire tomber les acquis de la philosophie de l’histoire dite émancipatrice, au profit d’un retour à cette archaïque mais avide Providence. Cet historien, qui, professionnellement, dirige un Institut d’étude comparée sur les stratégies et les conflits dont le siège est à Vienne, lorsqu’il troque son costume de scientifique pour le béret du romancier, veut montrer la guerre, celle qui n’était pas encore mondiale d’avant 14, sous son plus beau jour. Son lecteur est saisi par l’enchantement et la trame du récit. C’est un « conte de guerre » tissé sur la vie d’un hobereau autrichien né à Krems en 1881, promené dans tout le Proche et Extrême Orient par les services secrets de sa Majesté impériale et royale d’Autriche. Le lecteur, lorsqu’il ferme le livre, a compris pourquoi le héros et narrateur, un comte autrichien de la lignée des von Hohberg, perd en 1918 toutes ses illusions et s’en va retrouver son château de Dross, amer et frustré par le tournant qu’a pris l’histoire mondiale.

Le croiseur Emden

Revenons au roman lui-même qui pourrait s’appeler : « Mon Dieu que la guerre est jolie ! ». Il débute en Chine, à Tsing Tau, le plus important port de guerre entre Shanghai et Pékin, juste avant le 31 juillet 1914, au moment de l’embarquement du narrateur/acteur sur le croiseur allemand Emden. Le roman déroule et décline la fine stratégie de ce croiseur allemand qui a défrayé la chronique dans toute l’Europe à l’époque, en envoyant par le fond au large de Borneo, Sumatra, Ceylan, le plus possible de bateaux britanniques ou français. Le bâtiment de guerre joue au chat et à la souris avec tous les éléments de la flotte ennemie qu’il rencontre, et le ton joyeux de ces anéantissements invite un peu trop à aimer le sang et la mort de ces combats singuliers :
« Les hommes du commando de débarquement s’alignèrent sur les ponts. Ils introduisirent les chargeurs dans leurs fusils. Ce bruit métallique et précis avait toujours exercé un effet électrisant sur Hohberg, qu’il s’agisse de chasse ou de service militaire [ ?] ».
Ou encore :
« L’occasion qui lui était maintenant offerte, dans ce petit matin radieux, dans ce coin sans doute le plus perdu et le plus oublié du monde, le remplit soudain de cette allégresse, qu’il ne croyait plus possible, mais qu’il appelait de toutes ses forces ».

Pas de leçon

Mais la baraka quitte un jour le fameux corsaire et son équipage, l’Emden lui-même est coulé en mer de Chine, et quelques survivants poursuivent alors, dans la deuxième partie du récit, sous l’œil amusé du comte Hohberg, une folle équipée de retour au pays qui les fait transiter, par Aden et la presqu’île arabique, Saana, Bagdad, Damas et finalement Constantinople. C’est un peu Ulysse et ses compagnons, après la guerre de Troie, qui se languissent du pays natal, et que la Providence balade d’un point à l’autre du globe.
La saga de ces survivants n’a en soi rien de bien admirable. C’est la plume et le style de Jean-Jacques Langendorf qui font toute la différence. L’écriture vient habiter et amplifier un puissant mouvement de retour vers le passé. Par exemple, s’il s’agit de comparer les mérites de la traction à vapeur ou par voile dans le domaine maritime, la voile l’emporte facilement avec cet argument : « Au fond, la découverte de la vapeur n’a pas constitué un progrès pour la navigation. Elle a placé le navire dans la dépendance fatale de l’anthracite qui, en fonction de sa quantité et de sa qualité, dicte sa marche ».
Si vous avez entendu le dimanche 18 mars sur RSR 1, cet historien parler dans le présent avec tant de compétence et de passion de la Guerre des étoiles, de la révolution militaire américaine et des conseillers stratégiques de G.W. Bush en 2001, vous vous demanderez comment le même homme peut s’intéresser simultanément au passé le plus enfoui, et à la pointe de l’actualité militaire. C’est que J-J Langendorf porte en lui cette aisance et ce style qui lui permettent de faire cohabiter le présent de son écriture et le passé de ses intérêts pour la Vienne impériale et déchue.
Il n’y a pas à chercher de leçon dans ce roman historique. Nulle émancipation des masses, pas de décryptage du sens de l’histoire. La roue tourne, l’auteur écrit dans son château de Dross en Autriche, et les deux guerres mondiales qui se sont abattues sur le monde lui inspirent cette réflexion, prononcée par un envoyé de la Providence : « J’ai voulu que l’homme soit opaque à lui-même. Je lui ai fait l’âme et l’esprit difficile, un labyrinthe dans lequel j’ai pris plaisir à le promener ». Eric Baier

La nuit tombe, Dieu regarde, J-J.Langendorf, Editions Zoé, octobre 2000.

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