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Littérature: André Gide à Lausanne, en 1927 et en 1933

Si Gide fut invité en Suisse, c’est tout autant pour son œuvre littéraire que pour ses engagements politiques. Rappel.

André Gide connaissait bien la Suisse ; il a situé une partie de son roman Les Faux-Monnayeurs dans le paysage des hautes montagnes de Saas-Fee. Il y décrit une excursion symbolique à l’Allalinhorn avec guides, avalanches, précipices, nuit dans un refuge bondé ; mais le contexte de ce village haut-valaisan sert surtout à exalter la description qu’en donne le jeune héros Bernard dans une lettre à son ami Olivier. Dans les Faux-Monnayeurs, Gide domine parfaitement une œuvre à l’intrigue large et panoramique, constituant un bel enchevêtrement d’histoires complexes. Qu’est-ce que Les Faux-Monnayeurs ? Le récit de la fugue de Bernard, jeune lycéen de 1914, qui apprend que son père n’est pas son vrai père, et qui se rapproche dès lors d’Edouard, un écrivain qu’il admire, et du voyage parallèle d’Olivier, qui, lui, a réussi son baccalauréat, et part en vacances comme secrétaire d’un autre écrivain. Dans Les Faux-Monnnayeurs, Gide met en scène un écrivain, qui n’est autre que son double, et qui est précisément en train d’écrire Les Faux-Monnayeurs. Il aime par-dessus tout ce procédé de « l’œuvre dans l’œuvre », ce qu’en littérature on appelle « mise en abîme ».

André Gide à Ouchy.

J’aurais bien voulu être une mouette ce jour d’avril 1927, quand André Gide fit le déplacement à Lausanne, invité par la Société des étudiants de Belles-Lettres. Les mouettes sont sans mémoire, le temps ne les affecte pas, elles ne connaissent que l’espace, le vent et les embruns. Mais par effet-miroir, j’aurais pu lire le regard d’André Gide sur ces oiseaux mobiles, mais non migrateurs, parfois bruyants. J’aurais pu m’immerger dans l’ambiance que connut l’écrivain lors de sa visite, organisée à deux reprises en 1927, puis en 1933. A défaut, le texte publié par la revue Ecriture (no 14, 1978) intitulé « Autour des passages d’André Gide à Belles-Lettres de Lausanne », sous la signature de Pierre Beausire, me sert aujourd’hui de guide pour accompagner la visite de l’écrivain à Lausanne, dans les années trente.

A Ouchy, le spectacle fut d’une belle grandeur

André Gide, surtout connu pour son Journal et des romans comme Les Caves du Vatican, fut donc spécifiquement invité par des étudiants lausannois et accepta sans problème cette invitation. Pierre Beausire explique les motifs de l’invitation : « Le désir de se connaître, ce démon même de la curiosité de soi, qui est la tentation profonde de la jeunesse qui réfléchit, était ce qui, pendant que nous faisions nos études, nous avait poussés, mes amis et moi, à lire avec avidité les œuvres de ce temps, dont celles de Gide, à côté de celles de Valéry, de Proust et de Claudel ». Voilà donc André Gide accueilli à Lausanne, il faut lui faire voir Ouchy et les bords du Lac, ce qui sera fait selon Pierre Beausire : « Nous ne nous doutions pas que le spectacle qui allait lui être offert en le conduisant à Ouchy serait d’une telle grandeur et d’une telle douceur ». Mais André Gide ne venait pas à Lausanne pour admirer les bords du lac. En fait, l’auteur des Nourritures terrestres (1896), ou de Corydon (1924, apologie de l’homosexualité), soulevait beaucoup d’enthousiasme et pas mal de polémiques.

L’engagement politique

En 1927, l’enthousiasme de nature purement littéraire ne constituait pas la seule toile de fond de cette invitation ; il s’y mêlait une admiration naissante mais solide pour le Gide plus politique, l’écrivain qui venait de s’embarquer pour le Congo et le Tchad, où il devait rester une année entière à enquêter sur les grandes compagnies pétrolières. Ce voyage au Congo donna naissance à deux livres très instructifs sur la perception qu’on pouvait avoir à ce moment-là de l’impérialisme en Afrique : Voyage au Congo et Retour d’Afrique. Par la suite, ce grand bourgeois découvre « la question sociale », s’intéresse au communisme, à la Révolution russe. Il part en 1934 à Berlin avec Malraux, puis en 1936 en Russie avec un groupe d’amis. Accueilli triomphalement à Moscou, Gide ne cachera cependant pas ses déceptions.

Le Gide de retour avant mai 1968.

Qu’en est-il de l’intérêt pour Gide en Suisse romande dans les années soixante qui précèdent l’explosion de mai 68 ? Dans ces temps de forte contestation des structures familiales, Gide est le créateur de la formule
« Famille, je vous hais » ; il est l’auteur irremplaçable des Nourritures terrestres qui permettent, avant la lettre, de promouvoir les thèses d’Eros et civilisation, propres à Marcuse. En résumé, la formule « Gide-Sartre-Marcuse, même combat » me paraît à peine exagérée pour illustrer ce premier retour de Gide. On lit Gide pour y trouver, à côté d’une qualité littéraire permanente, l’affirmation de la conscience jouissante.

Et cent trente ans après…

Plus de cent trente ans après sa naissance en 1869, sans gommer aucunement ses engagements politiques parfois malheureux, ses formules joyeuses à la Nietzche, ou son homosexualité, ne pourrait-on relire l’écrivain majeur qui n’a jamais eu qu’un seul but : « projeter quelque clarté en soi-même », par un usage esthétique génial de l’introspection. La magistrale psychobiographie d’André Gide, écrite par Jean Delay en 1956, nous y invite, elle qui dit d’André Gide : « Il y a tout le sérieux de l’humour dans cette boutade de Paludes : J’arrange les faits de façon à les rendre plus conformes à la vérité que dans la réalité . Mais quelle est donc cette vérité-là sinon la sienne, sinon l’équation personnelle, le chiffre, le symbole où se projette sa personnalité ? » Dans le clair-obscur de la conscience, les méandres littéraires d’André Gide projettent une inégalable clarté. Eric Baier

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