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Note de lecture: Ces origines lointaines qu’on n’oublie jamais

Un recueil de témoignages d’immigrés en Suisse illustre la question de l’identité.

Dans les bourrasques xénophobes qui secouent la Suisse en cette période préélectorale, c’est sur une île de fraîcheur que nous invite Isabelle Guisan avec son petit livre Suisses du lointain, aux éditions Grimoux. Elle a interrogé une dizaine de Suisses récemment naturalisés, et restitue, sous forme de témoignages très émouvants, le rapport qu’ils entretiennent aujourd’hui avec leur lieu d’origine d’une part, avec leur pays d’adoption d’autre part. Le premier écho que l’on retire de la lecture de ces parcours de vie, nous éclaire plus d’ailleurs sur le pays, les racines et les coutumes laissées derrière eux par ces nouveaux Suisses, que sur leur actuelle intégration.
Rien d’étonnant d’ailleurs à cette permanence des souvenirs liés au lieu d’origine, car en déambulant ainsi sur le chemin de ronde de son identité, c’est le « guet » archaïque de sa naissance que l’on rencontre, c’est ce rapport intime au passé le plus personnel que l’on va activer comme les cendres éteintes du foyer.
Alors, dans le flux de ces témoignages, surgit non pas la question politique de l’accueil ou du non-accueil en Suisse, mais ce feu intérieur universel que toute personne entretient jalousement avec son identité, avec sa naissance, avec ses origines et sa race. Cette quête de l’identité n’est pas le propre des nouveaux immigrés, elle tenaille tout le monde. Mais, le fait d’avoir « objectivement « abandonné son pays natal donne évidemment un sursaut d’actualité à cette question de l’identité. La met sur le fil du rasoir. Et c’est là que j’ai aimé entrer en contact avec Oumar Baldet de Guinée, avec Kinja Mulegwa du Zaïre, ou avec Liz Moseley-Gerber de Chicago. Parmi les dix ou onze autoportraits en direct, j’en ai isolé trois pour lesquels j’ai ressenti une réelle connivence en rapport avec les valeurs universelles de l’identité. Avant de m’expliquer pourtant sur le choix de ces trois destins, j’aimerais rappeler ici un extrait de ce texte d’Adrien Pasquali, republié dans Ecriture 53 au printemps 1999, au moment même de sa disparition tragique : « Le fait de ne pas savoir d’où je viens hantait mes vingt ans. Vivant dans un gros bourg agricole, sensible aux couleurs saisonnières de la campagne et des gens, il me semblait que moi aussi je devais posséder cette force vitale d’une terre, d’un lieu qui me ferait vivre : je vivais, et c’est tout, j’étais de l’énergie, et c’est tout, de l’énergie parentale qui ne demandait qu’à s’incarner. »

Pour accomplir un devoir de clan

« Je suis Guinéen d’ethnie peule et je viens d’une famille qu’on appelle chez nous Ü féodale Ý. Je ne sais pas si c’est volontaire de la part d’Isabelle Guisan, mais l’attaque, la première phrase de chacun des témoignages recueillis est comme une explosion, on entre de plain-pied dans le style, et le mode existentiel du témoin. Chez Oumar Baldet, ce qui frappe c’est qu’il est parti non pas par désespoir ou sous la pression des événements, mais pour accomplir un devoir de clan. « Ce n’était donc pas exceptionnel dans ma famille de venir en Europe ». Il voyage, veut voir du pays, se marie avec une Suissesse, et de ce fait réalise toujours mieux son identité de départ. Il y a continuité, poursuite d’un but. J’ai aimé, j’ai adhéré à cette façon de voir l’identité comme jetée au-devant de soi, devant être réalisée dans le futur. Oumar nous communique cet optimisme des nomades.

La quête de l’origine n’est pas une affaire privée

« Nous avons dû émigrer du Zaïre quand j’avais deux ans pour des raisons bien particulières : mon père travaillait dans une société belge et l’épouse du patron belge, une Italienne, est apparemment tombée amoureuse de lui ». Chez Kinja Mulegwa, l’emploi du nous semble indiquer que la quête de l’origine n’est pas l’affaire privée du sujet, mais concerne le groupe, la famille qui décide de tout pour elle, dépose une empreinte contraignante sur la petite fille, et même sur la future veuve déjà en Suisse et qui se trouve confrontée à la tradition africaine qui voudrait que la veuve épouse le jeune frère du défunt. Le récit de Kinja Mulegwa est attachant parce qu’il nous montre ce processus lent, pénible, et aléatoire d’arrachement à une culture d’origine pour gagner le droit de s’approprier celle du pays d’accueil. Madame Mulegwa n’a intériorisé ce chemin vers l’intégration que relativement puisqu’elle admet ne pas vouloir passer sa vieillesse en Suisse, mais retourner en Afrique. « La situation du vieillard m’interpelle beaucoup. On est diminué à cet âge-là, qu’on le veuille ou non, et ici, on vous met dans un home ».

Une sorte de trajectoire supersonique

« Cette rencontre avec Werner au Canada a marqué le début d’une histoire d’amour intercontinentale ». Cette petite phrase anodine, mais marquant dans le ciel une sorte de trajectoire comme celle d’un jet supersonique, ouvre les confessions de Liz Moseley-Gerber qui sont parmi les récits les plus prenants de ce recueil. Il y avait comme une chute dans le dépaysement de Liz, puisque non seulement elle quittait les États-Unis, mais renonçait à un avenir universitaire pour devenir paysanne dans les Franches- Montagnes. « Avoir atteint le niveau du PHD, avoir été aussi loin qu’on peut aller dans le champ académique et me retrouver dans un pays dont je ne connaissais ni la langue, ni les coutumes ? c’était une chute terrible ! Je me sentais handicapée. »
Pour Liz Moseley-Gerber, Isabelle Guisan a voulu reprendre un style de récit plus intellectuel, et donner à certaines phrases une sorte de label universitaire. Elle a bien réussi, et cela renforce encore l’extrême curiosité du lecteur devant ce destin d’une psychologue de Chicago qui élève des chèvres dans le Jura parce que sa fille aînée était allergique au lait de vache. »
Eric Baier

Suisses du lointain, Isabelle Guisan, éditions Grimoux, Fribourg, 1999.

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