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Note de lecture: Feuilles volantes sur un fil de fer

Lectures printanières croisées, où le Journal écrit la nuit, de Gustaw Herling, fait écho aux œuvres de Ludwig Hohl dans une même sensibilité douloureuse.

C’est l’écrivain suisse allemand Ludwig Hohl (1) , né en 1904 à Netstal et mort en 1980 à Genève, qui réinventa l’usage « littéraire » du fil de fer pour suspendre ses notes éparses et brouillons divers, de telle façon qu’ils soient fixés nuit et jour devant ses yeux. Ce système d’inscription permanente des pensées dans l’espace m’a toujours fasciné, et c’est à lui que je pensais en particulier ce mardi de Pâques 1999 devant les deux flèches de l’Église des Carmes à Nîmes (France) lorsque j’ouvris le Journal écrit la nuit 1986 -1992 : Les perles de Vermeer de Gustaw Herling (2). Je fus frappé par un parallèle qui existe entre Hohl et Herling. Je vais essayer de l’évoquer brièvement.
Gustaw Herling est un écrivain polonais né en 1919, près de Kielce, qui fut interné deux ans pendant la guerre dans un camp de concentration soviétique. Il rendit compte de son expérience du mal concentrationnaire dans un passionnant, mais douloureux ouvrage, qui s’intitule Un monde à part (3). Il rédige aujourd’hui ses mémoires, sous le titre Journal écrit la nuit, qui porte d’abord sur la période 1971-1983, et tout récemment, cette dernière livraison, 1986-1992.

Le rapport au passé

Le premier rapprochement entre ces deux écrivains est fourni par leur style : des notes discontinues portant sur tous les sujets possibles, généralement littéraires, fortement inspirées par les plus grands écrivains passés de la littérature mondiale. Cette volonté de questionner les générations antérieures au travers de thèmes multiples, en recourant à des citations, s’enracine chez ces deux auteurs dans une conception de la mémoire collective que Hohl décrit comme suit dans un extrait intitulé Intuition et rapport au passé :
« Mais lorsqu’on se souvient ou lorsqu’on veut se souvenir de réalités beaucoup plus lointaines, beaucoup plus reculées, il se produit un miracle tout à fait comparable, car, là aussi, nous avons le droit de parler de souvenir : la mémoire ne s’arrête ni ne commence avec les individus, elle franchit les générations. »
Herling ne cesse en effet de franchir les barrières temporelles des générations pour appeler le témoignage de peintres (Le Caravage, Cimabue, Vermeer), d’écrivains (Dostoievski, Pasternak, Musil, Borgès), ou même de mystiques du Moyen-âge comme Saint François d’Assise. Et à propos de la mémoire collective, de l’imaginaire social comme diraient les historiens, Herling puise très souvent dans son expérience du mal absolu des camps de concentration pour traiter de l’âme humaine. Se référant au Journal du temps du blocus écrit par une institutrice de Léningrad entre juin 1941 et avril 1942, il fait cette citation : « Il y a sans doute une limite à la résistance physique. Une fois qu’il l’a franchie, l’homme devient insensible à tout sauf à sa propre souffrance. On peut attendre héroïsme, générosité, désir de faire le bien de la part d’un homme rassasié ou de celui qui est affamé depuis peu. Alors que nous, nous avons connu une faim qui nous a humiliés, écrasés, qui a fait de nous des bêtes. Vous qui viendrez après nous et qui lirez peut-être ces mots, soyez indulgents ».

Amour granitique

Touchant ainsi le fond de la détresse humaine, Herling rejoint paradoxalement Hohl dans un passage où celui-ci dépeint au contraire le seul espoir éternel de l’homme, à savoir l’amour.
« Au cours des décennies à venir, la question du sens de la vie ne cessera de croître en importance. Et Ð comme beaucoup s’en sont bien aperçus Ð c’est notre pouvoir d’aimer qui décidera de la réponse ».
Ce « pouvoir d’aimer » ferait-il un peu sermon du dimanche matin ?
Certainement pas ! Sous la plume de l’athée militant Hohl, il fait au contraire l’effet d’une bombe et se réfère à ce qu’Herling appellerait volontiers la masse granitique et mythique du décalogue de Moïse.
Ë propos des tables de la loi, Herling, dans une vision concentrationnaire fulgurante, restitue un dialogue fictif entre deux zeks du goulag, Boris Nikolaievski et Boukharine, ce dernier emprisonné après les purges staliniennes de 1937 :
« Ð Nicolai Ivanovich, ce que vous dites là, c’est une proposition de retour au décalogue de Moïse, rien d’autre.
Boukharine réfléchit quelques instants :
Ð Vous croyez que les commandements de Moïse sont vieillis, qu’ils sont dépassés ? ».

La nuit

Le second rapprochement entre ces deux auteurs est leur refus commun d’accepter la séparation nette du jour et de la nuit. Leur recherche du sens de la vie implique une profonde complicité avec le versant obscur et poétique des choses, une attention esthétique à ce qui ne se livre que la nuit, dans la solitude de la pensée et de l’isolement.
Chez Hohl, cela se traduit par cette notation :
« Voici une métropole de fête, accueillant un aviateur d’élite, et voici la nuit passée au-dessus de l’océan Ð cette nuit de la solitude totale, toujours la même et toujours terrible où se forgent les vraies victoires, où s’accomplit l’action véritable (l’action spirituelle). »
Chez Herling (4), on retrouve cette même valorisation de la nuit : « Par exemple, lorsque tous allaient dormir, je ne m’endormais pas, je restais seul et éveillé. J’ai intitulé un chapitre de Un monde à part : La tombée de la nuit. Les prisonniers, en dormant, étaient tous très agités par leurs rêves. Je les écoutais et ne pouvais m’endormir. J’étais alors heureux d’être seul pendant quelques heures ».
Finalement, chez Hohl et chez Herling, apparaît cette même sensibilité inquiète et angoissée à ce qui fait le sens de la destinée humaine, passée au tamis de générations successives d’écrivains qui ont tremblé sur ces mêmes interrogations. eb

1. Voir DP 1205 pour le commentaire de Chemin de nuit, Poche suisse et l’åge d’Homme 1994, traduit par Philippe Jaccottet.
2. Le Seuil, collection SOLO , avril 1999.
3. Un monde à part, Folio no 2769.
4. Le Monde des Livres du vendredi 9 avril 1999 a consacré sa première à Gustaw Herling.

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