Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Hautes écoles: l’esprit des comptes

Entre pouvoirs publics régulateurs et clients, le mélange des genres privé – public est à son comble

Photo Marc Wathieu
Photo Marc Wathieu (licence CC)

Annoncé de longue date mais comme oublié dans l’intervalle, pas même pris en compte dans le budget 2013 de la Confédération tel que voté par les Chambres, le changement est passé presque inaperçu. Il est pourtant important et significatif. Depuis le début de cette année, la totalité des dépenses de la Confédération pour l’éducation, la formation, la recherche et l’innovation est regroupée à la charge de l’administration dirigée par Johann Schneider-Ammann, désormais rebaptisée département de l’économie, de la formation et de la recherche (DEFR).

En clair, les universités cantonales, le Fonds national et le domaine des Ecoles polytechniques fédérales (EPF) rejoignent les hautes écoles spécialisées (HES), la formation professionnelle et la politique de l’innovation. En francs, le budget du département fédéral de l’intérieur, le plus lourd des sept, est soulagé de 4,9 milliards qui s’en vont accroître de 64% les dépenses du DEFR.

Le vocabulaire des entreprises

Par-delà les organigrammes et les dépenses, le basculement est révélateur d’une évolution qu’il vient renforcer, celle de l’économicisation de la formation supérieure, parallèle à celle de la culture par exemple. Les notions de concurrence et d’efficacité font leur apparition dans le vocabulaire des gestionnaires académiques, les indicateurs de performance et de rendement influent sur les rankings et autres évaluations.

Les améliorations de qualité ne suffisent plus; on vise l’excellence, la prouesse, avec tout le prestige qui lui est associé. Les unités administratives deviennent des centres de compétence, les rectorats des directions, les filières master des HES des offres compétitives. Et les étudiants, qui ont vite compris les avantages de choix efficients, optimalisent les efforts à consentir pour l’obtention des crédits ECTS prescrits par la réforme de Bologne.

Adaptées à cette fin, les statistiques mesurent les progrès des hautes écoles sur la voie de l’économie dominante et font office de contrôle de qualité et d’adéquation des offres et prestations. Elles précisent les coûts dits complets par niveau d’enseignement, genre de recherche, nature de services, le tout par groupe de domaine.

D’où il ressort sans surprise que les études en médecine et pharmacie ont un prix de revient unitaire 6,6 fois supérieur à celui d’une formation en droit ou en sciences économiques, tandis que les sciences exactes et naturelles ont un coût par étudiant quatre fois plus élevé que les sciences humaines et sociales. Du côté des HES, les disproportions sont moins flagrantes, même si les filières du travail social et de la santé restent nettement au-dessous d’une moyenne que les métiers de l’agronomie, des sciences de la vie, de l’informatique, des arts, de l’architecture et du design tirent au contraire vers le haut.

Des fonds privés très publics

Même si les différences de coût entre domaines et filières alimentent traditionnellement les discussions, celles-ci portent moins aujourd’hui sur les dépenses que sur leur couverture. En particulier, la part du financement privé – surtout celui fourni par les grandes entreprises – fait désormais débat, d’autant qu’il revêt une importance croissante dans les revenus des hautes écoles. Les cent millions de francs offerts en mai dernier à l’Université de Zurich par UBS à l’occasion de ses 150 ans ont suscité à juste titre pas mal de commentaires. Voilà une puissante banque commerciale sauvée à grands frais publics parce que too big to fail qui choisit sans sourire pour slogan «nous n’aurons pas de répit». Elle multiplie ses «engagements» de sponsoring culturel et social pour mieux polir son image et couronne le tout par le don permettant la création d’un éthique UBS International Center of Economics in Society!

Ce geste, d’une générosité évidemment opportuniste, a inspiré au conseiller national Mathias Reynard (PS/VS) une interpellation formulée avec une élégante fermeté. Dans sa réponse, le Conseil fédéral confirme sereinement que «la Confédération encourage les hautes écoles à acquérir des fonds privés» et relève, sans citer ses sources, que ces fonds jouent un rôle relativement modeste, de l’ordre de 7% à 9% selon les types d’établissement, soit beaucoup moins que dans les universités américaines et britanniques par exemple.

Or, se fondant sur la comptabilité analytique tenue par les hautes écoles, l’Office fédéral de la statistique publie des chiffres nettement moins rassurants. Ainsi, en 2010, les «pourvoyeurs de fonds» privés ont financé pas moins de 15,9% des charges des universités et des EPF, cette proportion atteignant même 21,5% dans les hautes écoles spécialisées. Comment expliquer un tel écart, du simple au double, entre deux sources fédérales réputées également crédibles?

La différence tient à un problème de définition du terme privé, dont l’acception plus ou moins extensive a de toute évidence une portée idéologique. Sont des privés au sens de la comptabilité analytique tous les tiers payeurs autres que les cantons et la Confédération dans la mesure où ces collectivités agissent comme pouvoirs subventionnants et non comme rémunérateurs de prestations.

Les tiers en question regroupent donc pour l’essentiel quatre catégories de «clients» qui procurent des revenus aux hautes écoles. On trouve d’abord les entreprises, les administrations fédérales et cantonales ainsi que des autres organismes publics ou privés qui attribuent des mandats d’étude, de recherche ou de développement aux unités et collaborateurs des hautes écoles. Figurent ensuite parmi les privés les institutions du type Fonds national ainsi que les programmes de recherche européens ou internationaux auxquels la Suisse participe. Il y a aussi bien sûr les sponsors, mécènes et donateurs qui soutiennent des activités universitaires d’enseignement ou de recherche en finançant des constructions, équipements, chaires et autres publications. Enfin, n’oublions pas les étudiants et personnes en formation continue qui paient des taxes de cours et d’examen représentant en gros 3% des recettes des hautes écoles.

On le voit, dans sa fausse neutralité, la comptabilité analytique distingue les différents types de produits d’exploitation d’après leur nature et leur provenance, mais sans se préoccuper du statut – public ou privé – des instances qui leur procurent ces revenus. Curieux mélange qui assimile les hautes écoles à des entreprises et leurs pourvoyeurs de fonds à des clients. La confusion des rôles est à son comble. Comme si l’Etat voulait diminuer sa propre importance en reniant ses différents avatars ou en faisant semblant de les externaliser. A moins, hypothèse généreuse, que ce soit une manière de faire apparaître la vérité des coûts et des produits.

Dans ce dernier cas, il faudrait au moins faire apparaître les dépenses consenties par les hautes écoles pour obtenir les financements privés au sens large du terme retenu dans la comptabilité analytique. Qui paie et sous quelle affectation les temps et les efforts que les professeurs et de très nombreux collaborateurs scientifiques ou administratifs consacrent à la construction, la préparation, la présentation, la promotion de projets destinés aux «clients» des hautes écoles? Au débit de quels comptes ces travaux de plus en plus coûteux sont-ils portés? A quels crédits et instances sont-ils imputés? Passent-ils pour des tâches liées à l’enseignement, à la formation, à la recherche ou bien, plus justement, à la gestion et au fundraising? Et qui rétribue effectivement les virtuoses, internes ou mandatés, de la confection et de la «vente» de dossiers de requête, pour ne rien dire des professionnels du lobbyisme chargés de «travailler» les instances d’octroi?

Autant de questions auxquelles la pratique donne des réponses souvent improvisées et de plus en plus chronophages. Autant de dépenses non imputées par la comptabilité qui se veut pourtant finement analytique.

Dans sa réponse à l’interpellation Reynard, le Conseil fédéral dégage toute responsabilité dans ces vulgaires affaires de comptes et d’influences. Il se contente de rappeler qu’il incombe à chaque haute école de préserver son autonomie et «d’affiner son profil en mettant l’accent sur certains domaines pour lesquels elle peut également faire appel à des fonds privés.»

Voici qui relève de l’esprit du temps, lequel ne peut cependant tenir lieu de pensée politique et ne saurait suffire à déterminer une politique fédérale de la formation supérieure.

Une réaction? Une correction? Un complément d’information? Ecrivez-nous!

Et si l’envie vous prend de passer de l’autre côté de l’écran, DP est ouvert aux nouvelles collaborations: prenez contact!

logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, https://www.domainepublic.ch/articles/22824 - Merci
DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: https://www.domainepublic.ch/articles/22824

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP