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Note de lecture: A propos de deux lucioles furtives dans le pays politique romand

Deux essais viennent d’être publiés chez des éditeurs romands. Mais se trouve-t-il encore un public pour de tels ouvrages ? On peut en douter, tant l’opinion publique semble préférer l’affrontement à la réflexion.

Après avoir lu deux essais politiques, L’Homme seul, de Claude Frochaux et La Suisse en reconstitution de René Longet, je me demande pourquoi un homme moyen se réveille un beau matin et décide d’alerter ses concitoyens-lecteurs sur ce qu’il convient de penser de toute l’histoire de la civilisation, depuis la Mésopotamie antique jusqu’à Bill Clinton dans le cas de Frochaux, et sur ce qu’on peut entreprendre en Suisse pour ne plus bailler devant le triste spectacle du jeu politique.
Au départ de tous les essais politiques, de La République de Platon aux Essais de Montaigne, il y a l’identité de l’auteur, confrontée au temps historique. Ce besoin de l’écrivain de laisser une trace, de marquer sa place dans l’écoulement de l’histoire, de la géographie ou de la politique, d’être celui qui, une fois disparu, ne laisse pas que le néant derrière lui.

Entre l’histoire millénaire et le quotidien

Pour poser sa marque dans ce temps que nous vivons, Frochaux a choisi le bilan encyclopédique de tout ce qui se peut rassembler comme connaissances dans les sciences sociales. La mode de ces vastes bilans date un peu, elle remonte même au siècle passé, notamment à ces grands maîtres idéalistes allemands ( Dithley, Ranke, Max Weber ). Dans cette tradition germanique, Frochaux tente de battre le rappel des héritiers de Sartre qui, dans ses Cahiers pour une morale, disait : « S’il y a de la géographie, c’est parce qu’il y a de l’histoire ».
Longet, lui, propose de changer le quotidien politique en suggérant de réinvestir la vie associative et civique : «Les retrouvailles entre le politique et le citoyen nécessitent ainsi une reconstruction tant des références que de la façon de les exprimer ». Dont acte ! Mais n’est-ce pas là une forme d’angélisme alors même que les termes du débat politique sont bloqués ? Longet n’en disconvient pas non plus, lui qui reconnaît et condamne cette fascination de l’opinion publique pour les médias et le pouvoir économique.
Voilà pour l’essentiel du propos. Passons maintenant à l’obstacle.

Quelle réception pour les essais ?

Ë l’évidence, la Suisse n’aime pas les intellectuels. Et lorsque deux de ses enfants se lèvent pour donner une « leçon de choses », plutôt axée sur le temps millénaire chez le premier, plutôt branchée sur le temps politico-parlementaire chez le second, n’est-on pas en droit de se demander quel accueil les Suisses vont donner à cette conférence, à cette leçon, à ce commentaire construit pour la réflexion ? Ne prennent-ils pas la chose comme une luciole qui passe furtivement à leurs pieds ?
Disons-le tout net : personne ne lit plus les essais, même massivement documentés comme celui de Frochaux, ou génialement futés tel le texte de Longet. Pourquoi cette désaffection pour l’écrit exigeant, pourquoi cette substitution de l’image médiatique ou passionnelle à la réflexion documentée ?
Ce n’est pas une question de qualité. Elle est présente chez Frochaux qui s’inspire par exemple du grand géographe allemand Carl Ritter ( 1799 -1859 ), à qui l’on doit l’intéressant constat que le monde se développe d’Est en Ouest. « L’histoire de l’homme occidental va de la Perse à la Californie ». La qualité est présente également chez Longet, en particulier dans son analyse de la démocratie suisse à l’épreuve du vent du large, démocratie plutôt rompue aux exercices de politique intérieure qu’à la gestion des affaires du monde.

Dialogue ou combat de gladiateurs ?

Non, l’obstacle à la réception de tels textes réside dans le fait que l’opinion publique réclame la présence physique des acteurs-écrivains, leur affrontement dans la réalité, comme elle réclamait à Rome le combat des gladiateurs. On veut le penseur en chair et en os, on ne se satisfait plus de ses seules idées. D’un côté l’essayiste comme Montaigne, qui se retire intentionnellement dans son cabinet de travail pour échapper aux influences vulgaires, et de l’autre l’opinion publique qui demande la présence physique des gens.
Peut-on risquer un parallèle avec l’archaïque opposition dialectique entre la théorie et la pratique, reprise par Brecht dans le domaine littéraire, comme opposition entre l’écrivain bourgeois dans son cabinet de travail et l’écrivain prolétaire plongé dans le monde réel ?
En fait, ce dont a besoin l’écrivain, dialectique ou pas peu importe, c’est d’un véritable dialogue. Il interpelle le consensus social et lui demande son avis. Mais l’opinion publique ne répond pas. Il y a blocage et, pour cette raison, l’essai politique reste inopérant. eb

Note marginale
Claude Frochaux est né en 1935. La lecture de son roman Lausanne ou les sept paliers de la folie (1970) a marqué ceux que l’irréalité fantastique des vraies rues de Lausanne intéressait. Il a publié en 1997 un essai massif de 500 pages, L’Homme seul aux éditions de l’âge d’Homme, qui fait le bilan de ce qu’un intellectuel de gauche romand peut penser du tuttim histoire-géographie-religion-philosophie-théâtre-littérature.

René Longet, qui devait être adolescent en 1968, pionnier de la réflexion écologiste, publie lui aussi un essai, plus bref, sur ce qu’il est possible de faire en Suisse pour reconstruire le politique, La Suisse en Reconstitution, éditions Jouvence 1998. eb

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