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Une perspective de sortie de la crise de l’euro, enfin!

Trois ans de tergiversations pour parvenir à marcher sur deux jambes

La crise de la dette au sein de l’Union européenne est très loin d’être terminée. La décision de la Banque centrale européenne (BCE) de racheter sans limite des titres des dettes des pays les plus exposés (Grèce, Irlande, Portugal, Italie, Espagne) pourrait cependant constituer un tournant décisif.

Avec des incidences positives, évidemment, s’agissant de la politique monétaire de la Banque nationale suisse et, plus généralement, de la conjoncture économique dans notre pays.

En présentant et en commentant, le 6 septembre, la décision du directoire de la BCE, son président, Mario Draghi, a insisté sur trois éléments principaux.

D’abord ce qu’il a appelé la «conditionnalité». La BCE n’achètera que des titres de pays qui se sont engagés auprès de l’Union européenne à prendre les mesures nécessaires pour rétablir leurs finances et améliorer la compétitivité de leur économie.

Ensuite, il a parlé du besoin d’avancer sur deux jambes. La première jambe est celle du politique qui doit assumer les réformes indispensables. La seconde jambe est celle de la politique monétaire. Seule, la première ne parvient manifestement pas à atteindre ses objectifs puisque l’austérité entraîne l’austérité et non la croissance. Mais la seconde jambe, seule aussi, reste inefficace puisque la politique monétaire ne peut contraindre un gouvernement à prendre les mesures qui sont de sa compétence. Elle peut même avoir l’effet inverse en incitant des gouvernements à différer les mesures indispensables d’assainissement.

Enfin, troisième considération, la BCE est parfaitement dans son rôle – et agit dans le cadre de son mandat – car elle vise à rétablir un fonctionnement homogène de la zone euro, alors qu’à l’évidence celle-ci se fragmente et se fracture, et donc ne répond plus aux impulsions de la Banque centrale.

Il aura fallu à peu près trois ans aux autorités politiques et monétaires européennes pour parvenir à présenter pour la première fois un ensemble à peu près cohérent d’actions qui devraient permettre aux pays de la zone euro de sortir de la tourmente, et non de s’y enfoncer.

L’euro, une construction hybride

La difficulté majeure tient au fait que la zone euro est une construction hybride. L’euro dépend certes d’une autorité monétaire unique, mais pas d’une entité politique homogène. Les dix-sept pays membres sont souverains; ils ont chacun leur politique fiscale et financière; ils ne sont pas caution les uns des autres. Pourtant, l’euro est devenu, en une décennie, leur bien commun, dont la valeur est, au sens propre, inestimable.

Il est facile d’ironiser sur les atermoiements des dirigeants de l’Union européenne. Il est beaucoup plus compliqué d’imaginer ce qui aurait pu se passer – ce qui se serait vraisemblablement passé – si la crise financière de 2008 avait touché ces dix-sept pays ayant conservé chacun leur propre monnaie. On peut penser qu’il y aurait eu un sauve-qui-peut assez général avec des séries de dévaluations en chaîne se traduisant par le retour de l’inflation et des hausses massives de taux d’intérêt. Et, au bout du compte, une dégradation de l’économie et de l’emploi bien pire que celle qui est intervenue. Créant des tensions telles que l’Union européenne aurait peut-être fini pas éclater.

La situation de plusieurs de ces pays n’est assurément pas brillante, mais probablement aurait-elle été pire sans la zone euro. Son existence même a contraint, nolens volens, ses divers participants à des actes de solidarité mutuelle qu’ils n’auraient sinon jamais envisagés. Avec la conséquence possible d’avoir une zone euro plus forte et plus cohérente au sortir de cette crise qu’auparavant.

Des «moyens non conventionnels»

Cette appréciation de la situation fait l’objet de critiques véhémentes de la part de personnes et milieux qui au fond n’acceptent pas que le monde change, et qui tirent leur ligne de conduite de ce qui figure dans les manuels d’économie (libérale) et non de l’examen des nouvelles réalités.

S’agissant des problèmes de politique monétaire, les manuels proposent une vision assez angélique du fonctionnement de l’économie. En gros ceci. Les banques ont pour fonction de récolter l’épargne et de prêter aux particuliers et aux entreprises pour leur permettre de financer leurs affaires (par exemple, acquérir un logement ou acheter des équipements de production). Si les demandes de crédits sont trop importantes et que peut se dessiner un risque d’inflation, la banque centrale (en Suisse, la BNS) peut relever les taux d’intérêt de manière à freiner la croissance des activités. Elle peut agir en sens inverse au cas où les affaires ralentissent; en réduisant le coût du crédit, les affaires peuvent s’en trouver stimulées. Au surplus, la banque centrale doit augmenter la masse monétaire en proportion de la croissance de l’économie de manière à ce qu’il y ait assez, mais pas trop, de moyens de paiements. La banque centrale ne doit pas non plus faire tourner la planche à billets pour souscrire aux emprunts qu’émettent les entreprises et les institutions publiques. L’objectif premier est donc que la monnaie conserve sa valeur, ce qui suppose que les activités économiques se déroulent sans trop de heurts et, surtout, dans un cadre où la hausse des prix est maîtrisée.

La théorie reste en revanche assez avare de suggestions lorsque le cadre quasi idyllique dans laquelle elle se développe est chamboulé, comme il l’est d’ailleurs fréquemment, et en particulier depuis la crise de 2008.

Car la crise actuelle n’est pas une crise «normale», marquée par une «simple» dégradation de la conjoncture. Nous sommes confrontés à une crise financière qui a mis en péril le fonctionnement même de l’économie – analogue à la grande crise des années 1930. Les banques centrales ont tiré les leçons de cette grande crise en prenant des mesures substantielles et inhabituelles pour éviter un effondrement des instituts financiers et du crédit. Au regard de ce qui figure dans les manuels, il est clair que ces mesures substantielles et inhabituelles comportent un risque inflationniste majeur. Mais qu’en est-il dans la réalité? Au vu de la récession que la crise financière a entraînée, ce risque inflationniste est quasi nul, pour la raison qu’il ne peut pas y avoir de poussée excessive des prix lorsque l’économie est en état de sous-utilisation de ses capacités. Selon les statistiques de l’OCDE, les écarts de production, soit la différence entre la croissance potentielle et la croissance effective étaient l’année dernière de l’ordre de 2,4% dans la zone euro et de 3,9% aux Etats-Unis.

L’hétérodoxie des banques centrales

Le constat établi par les banques centrales correspond, pour prendre une image, à celle d’un train qui a déraillé. Il faut évidemment disposer d’immenses grues et de puissantes machines pour réparer les voies et remettre le convoi sur les rails. Sans entrer dans les détails techniques de leurs interventions, c’est ce qu’ont fait et que font encore les banques centrales. Plutôt que de vitupérer contre une réalité qui ne veut pas se conformer aux injonctions de la théorie, on peut être reconnaissant aux dirigeants des banques centrales d’avoir su innover en recourant à ce qu’ils appellent eux-mêmes des «moyens non conventionnels» pour éviter la noyade et favoriser la convalescence du grand malade que sont nos économies depuis 2008. L’orthodoxie dont une partie de l’Allemagne se croit dépositaire n’a pas conscience des maux auxquels l’hétérodoxie des banques centrales lui permet d’échapper.

Bien sûr, rien n’est encore joué. Comme on pouvait le craindre, l’accumulation des politiques d’austérité en Europe dégrade le climat conjoncturel (DP 1954). Mais, avec le feu vert de la Cour constitutionnelle allemande au mécanisme européen de stabilité et la décision de la BCE de racheter des obligations des Etats confrontés à des taux d’intérêt prohibitifs, c’est la première fois depuis trois ans qu’une sortie de la crise devient sinon probable, du moins possible.

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