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Banquier: un métier ennuyeux

«Une once de prévention vaut une livre de soins»

Photo Toban Black
Photo Toban Black (licence CC)

La crise des subprimes (2007-2008) est derrière nous. Mais pas la crise financière qui en a résulté. La conjoncture reste anémique aux Etats-Unis et les pays européens sont confrontés à une crise de la dette qu’ils entendent maîtriser, pour la plupart, par des politiques d’austérité. N’y a-t-il pas d’alternative?

Domaine Public, nous avons été intéressés par une tribune d’André Orléan, directeur de recherche au CNRS, sur la «définanciarisation de l’économie». L’auteur relève que les prix des marchandises reflètent généralement correctement l’information dont les agents économiques ont besoin pour adapter leur comportement : une hausse du prix de l’énergie conduit les ménages et les entreprises à utiliser de manière plus économique et rationnelle l’énergie et à développer des appareils moins gourmands, par exemple. Il n’en va pas de même des prix (les taux d’intérêt) sur les marchés financiers qui peuvent au contraire fournir durablement des informations erronées et conduire les agents économiques à adopter des comportements eux aussi erronés.

A. Orléan relève notamment que les marchés ont manifesté une «forte myopie» lorsqu’ils ont déterminé les taux d’intérêt applicables aux dettes publiques des différents Etats de la zone euro lors de sa création. Ces taux sont devenus quasi identiques pour tous les pays participants, alors qu’ils divergeaient fortement auparavant, et à nouveau depuis 2008-2009. Même les prix des entreprises cotées en bourse peuvent devenir fantaisistes. La bulle internet (dot.com) a montré que les cours pouvaient devenir totalement déconnectés de la réalité. De même pour la bulle des subprimes et des titrisations, avec des marchés qui ont vécu quelques années dans l’euphorie puis qui sont tombés dans la sinistrose.

Les taux d’intérêt pratiqués par les marchés financiers à l’égard des dettes publiques sont aussi déconnectés des réalités selon A. Orléan. L’Italie est «sanctionnée» de manière déraisonnable incitant «à des politiques de rigueur exagérées». Quant à la crise financière de 2007-2008, elle n’a pas été stoppée «par l’action des supposées propriétés autorégulatrices de la concurrence financière», mais par l’action des gouvernements et des banques centrales.

Partant de ce constat, A. Orléan considère qu’il n’est pas suffisant d’améliorer la transparence financière. Il faut parvenir à «définanciariser nos économies»: «En son principe, la définanciarisation repose sur la constitution de pouvoirs d’évaluation hors des marchés (entrepreneurs, syndicats, pouvoirs publics, associations), aptes à proposer des finalités conformes à l’intérêt collectif.» Par ailleurs, Orléan accorde un rôle important à la banque centrale qui est «un acteur spécialement outillé pour s’opposer aux marchés financiers et à leurs évaluations».

Sur notre faim

Mais encore? Nous ne cacherons pas que nous sommes restés sur notre faim. Mille auteurs ont déjà procédé à une analyse de la récente crise financière. Bien que son ampleur soit sans précédent depuis celle des années trente, elle n’est qu’une xième spéculation financière qui a particulièrement mal tourné, en partie parce que la finance s’est internationalisée («globalisée») depuis une trentaine d’années.

Sans remonter très loin, et pour ne citer que les plus «célèbres», on rappellera les crises financières du Mexique, de l’Argentine, de la Russie, de plusieurs pays asiatiques, de l’Islande. Plus généralement, Philipp Hildebrand, président de la Banque nationale suisse, dans un exposé présenté lors d’une conférence de la Federal Reserve de Chicago, en septembre 2009, indiquait qu’entre «1973 et 1997 seulement, il y a eu 139 crises financières documentées dans différentes parties du monde.»

Oligarchies distinguées et soudées

Assurément, la dernière en date des crises financières a pris des proportions considérables. Mais pouvait-il en être autrement lorsqu’on sait que la part des profits de l’industrie financière américaine par rapport au total des bénéfices des entreprises de ce pays a augmenté de 10% au début des années 80 à un maximum de 40% en 2007, et que la part de la capitalisation boursière de cette même industrie financière a passé de 6% du total à 19%. « Ces proportions apparaissent d’autant plus impressionnantes – même insoutenables – si vous observez que les services financiers représentent seulement 15% de la valeur ajoutée de l’économie américaine, et pas plus de 5% des emplois du secteur privé » écrit The Economist du 22 mars 2008.

Et qui y a-t-il derrière ces crises? Simon Johnson, ancien chef économiste du FMI, décrit sans fard la cause de la plupart des crises qui conduisent des pays au bord de la banqueroute à s’adresser à cette organisation internationale. «Typiquement, ces pays sont dans une situation économique désespérée pour la simple raison que les élites puissantes qui les composent profitent à l’excès des bonnes périodes et prennent trop de risques. Les gouvernements des marchés émergents et leurs alliés du secteur privé forment la plupart du temps une oligarchie aussi distinguée que soudée qui gère le pays comme une entreprise à but lucratif au sein de laquelle ils exercent le rôle de contrôle dévolu aux actionnaires. (…) Ces maîtres de leur mini-univers font certes des investissements qui bénéficient clairement à l’ensemble de l’économie, mais ils se mettent aussi à faire des paris plus grands et plus risqués. Ils estiment – avec raison, dans la plupart des cas – que leurs relations politiques leur permettront de veiller à ce que le gouvernement résolve les éventuelles difficultés qui pourraient en découler.»

Est-ce à dire que les causes profondes des crises dont parle S. Johnson sont spécifiques aux pays émergents? Les oligarchies qui se croient «maîtres de ces mini-univers» n’existent-elles pas aussi dans nos pays développés? La question mérite pour le moins réflexion si l’on considère la politique du parti républicain aux Etats-Unis qui soutient sans réserves ni scrupules les agissements passés de Wall Street, et attribue au gouvernement fédéral la responsabilité de la crise des subprimes. Ou la manière dont le premier ministre conservateur britannique prend ses distances au sein de l’Union européenne pour «préserver les intérêts de la City».

Amartya Sen et Adam Smith

Amartya Sen, prix Nobel d’économie, propose une lecture différente de la récente crise. Manifestement l’idée de concevoir un «autre»capitalisme ne l’attire guère. Il puise, ô paradoxe pour qui ne connaît pas vraiment les écrits d’Adam Smith (1723-1790), ses réflexions dans l’œuvre de celui qui est considéré comme le fondateur de l’économie politique moderne.

Amartya Sen relève en particulier que le terme «capitalisme» n’apparaît pas dans l’œuvre d’Adam Smith. Le capitalisme est une«invention» du 19e siècle. Aujourd’hui, le terme est-il toujours adéquat, se demande-t-il, si l’on considère l’ensemble des services (éducation, santé, transports, retraite) qui échappent en totalité ou en grande partie à l’économie de marché? Sait-on qu’A. Smith parle à plusieurs reprises des banquiers, auxquels il associe toujours les termes de prudence et de probité ? A l’inverse, il n’a aucune considération pour ceux, qu’il qualifie de «prodigues» qui promeuvent des risques excessifs afin de réaliser des profits. Discutant des lois contre l’usure, A. Smith souhaite une réglementation publique pour protéger les citoyens contre les «prodigues» qui proposent des prêts douteux, car sinon «une grande partie du capital du pays serait retiré des mains qui seraient les plus susceptibles d’en faire un usage profitable et avantageux, et jeté dans celles qui le plus probablement le gaspilleraient et le détruiraient». A. Sen est d’avis que la foi dans les capacités auto-correctrices du marché, qui est largement responsable des mesures de déréglementation, n’a pas pris en compte les activités des«prodigues», ce qui aurait choqué A. Smith.

On l’aura compris, la préoccupation centrale d’A. Sen n’est pas de savoir s’il faut ou non un nouveau capitalisme pour lutter contre les dérives du néolibéralisme, mais de favoriser «une nouvelle compréhension d’idées anciennes qui ont été malheureusement oubliées» avec l’objectif «de contribuer à instaurer un monde économique plus convenable».

Prudent et probe

Cette idée du «banquier prudent et probe» chère à Adam Smith a un côté rétro qui cadre mal avec les yuppies des «grandes places financières mondiales». Paul Krugman, autre prix Nobel d’économie, appelle depuis des années de ses vœux, dans ses chroniques bi-hebdomadaires du New York Times, une reréglementation du secteur financier de manière à ce que le métier de banquier redevienne ennuyeux, comme il le fut jusqu’au début des années 80, c’est-à-dire avant le début de la déréglementation dudit secteur.

On trouve aussi cette notion d’ennuyeux dans l’exposé déjà mentionné de Philipp Hildebrand, dans lequel il traite des mesures à prendre pour rendre le système financier plus résilient: «Conséquences de socles plus élevés de capitaux et de liquidités, les banques concernées paraîtront plus ennuyeuses. Leur taux de rendement sera plus faible. De même, leurs revenus seront moins volatiles et elles seront probablement plus bénéfiques pour l’économie dans son ensemble. De telles modifications doivent se traduire par un changement dans leur politique de rémunération. Celle-ci ne peut pas être une rue à sens unique; elle doit prendre en compte les risques encourus et être orientée sur le long terme.»

Voilà donc quelques premières réflexions autour de la définanciarisation de l’économie. Nous n’avons qu’effleuré un sujet que nous reprendrons dans les semaines à venir. Nos lecteurs et lectrices sont invités à y participer.

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