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EPFL: le grand «rêve américain» de Patrick Aebischer

Le professeur Libero Zuppiroli craint une bulle universitaire que seule une utopie pourrait prévenir. Mais y croit-il lui-même?

Réunis à Lausanne à la veille du Sommet de Montreux, les maires francophones n’ont pas siégé à l’Université cantonale mais bien à l’Ecole polytechnique fédérale, où l’on parle beaucoup l’anglais. Choix significatif, bien au-delà du besoin de locaux à même d’accueillir 400 personnes pendant deux journées, l’une consacrée à des ateliers sur «La collaboration des villes et universités au service du développement local», l’autre à l’assemblée annuelle d’une association regroupant quelque 180 villes d’une quarantaine de pays.

Le choix de l’EPFL, c’est d’abord celui de la haute école qui a pris l’initiative de rassembler les meilleures universités technologiques de langue française pour constituer le Réseau d’excellence des sciences de l’ingénieur de la francophonie (RESCIF). Le choix de l’EPFL, c’est plus généralement celui d’une haute école lancée à fond dans la compétition internationale, gérée, promue et branchée comme une entreprise présente sur un marché mondial, en l’occurrence celui de la formation tertiaire et de la recherche de pointe dans les secteurs d’avenir.

Ainsi va «le rêve américain», ce modèle sur lequel Libero Zuppiroli, lui-même professeur de d’optoélectronique à l’EPFL, porte un regard critique, entre lucidité, amusement et inquiétude. Patrick Aebischer, «président talentueux et déterminé», ne participe-t-il pas à la création d’une «bulle universitaire», lui qui oriente délibérément sa radieuse école-entreprise vers les savoirs à la mode – neurosciences, ingénierie financière, nanotechnologies? Qui multiplie les constructions et les partenariats spectaculaires, du Rolex Learning Center à Solar Impulse, nouvel Alinghi? Qui invite les professeurs les plus prestigieux ou les plus inattendus, le dernier en date n’étant autre que Pascal Couchepin pour des cours sur les institutions suisses?

Voici pas mal d’années que Libero Zuppiroli s’interroge sur le modèle managérial et boursier américain appliqué à une haute école. En 2003 déjà, dans un long entretien donné à Polyrama, la revue scientifique anciennement publiée par l’EPFL et relayée depuis 2006 par le magazine externalisé Reflex, il faisait observer que «les universités américaines à vocation technologique, notamment les plus cotées d’entre elles, auront eu leur part de responsabilité dans la formation et l’éclatement de la bulle financière». Elles ont trop forcé sur le marketing des filières tendance et des «sciences bling bling», sur l’appartenance aux communautés exclusives qu’elles constituent, sur la formation de top managers aux salaires et bonus démesurés, sur l’entraînement à la guerre totale sur les marchés, à la compétition tous azimuts.

Cette ambiance de concurrence généralisée flatte ceux qui la supportent et savent en tirer profit, à coup de publications dans les bonnes revues et de découvertes vigoureusement médiatisées. En revanche, elle plonge beaucoup d’étudiants et plus tard de professionnels dans le doute, pour ne rien dire de la démotivation des personnels de l’enseignement et de la recherche.

Qui dit concurrence dit classement. Les critères retenus pour les «rankings» des universités favorisent les hautes écoles techniques travaillant selon le modèle américain. Les Stanford, Caltech et autres «excellentes universités» se trouvent confortées dans leur position au sein du top ten mondial, même si elles fondent leurs activités sur des valeurs qui font d’elles des «citadelles du fric», dixit Zuppiroli dans Le Temps du 9 mars dernier. Il a un avis certes moins catégorique à propos des deux écoles polytechniques fédérales; mais on sent bien que leur bonne position dans les différents classements internationaux les rend suspectes – surtout l’EPFL qui en vient à dépasser son aînée zurichoise, pour la plus grande fierté des élus lémaniques, tous partis confondus, et des médias bien sûr, dont aucun ne chipote.

Moins à l’aise que dans l’exercice de la pensée critique, Libero Zuppiroli s’essaie à l’utopie. Et si l’on commençait à penser qu’il faut repenser davantage, à puiser de bonnes références dans l’histoire, à libérer les hautes écoles publiques du carcan étatique pour en faire des fondations sans but lucratif? Questions et propositions rhétoriques, on le sent bien, venant d’un professeur bien placé pour savoir que l’évolution à venir est claire, irréversible. «La Direction [de l’EPFL] a verrouillé toute possibilité de développement d’un nouveau modèle d’inspiration plus locale. L’Ecole est définitivement engagée dans la course vers l’excellence.» (La Bulle universitaire, p. 62). Avec le résultat escompté par Patrick Aebischer répondant tranquillement à un journaliste de la NZZ qui lui demandait où en serait l’EPFL dans dix ans: «Parmi les meilleures du monde.»

La fin est ambitieuse, les moyens rendus au fur et à mesure disponibles, par la Confédération et, de plus en plus, par des partenaires privés. Les universités cantonales regardent, de loin, passer le train rapide des EPF. Elles croient avoir trouvé un espoir du côté de Bologne. Mais, peut-être en raison de la crise, cette harmonisation des études supérieures à l’échelle européenne n’a pas encore eu l’effet espéré d’accroître la mobilité étudiante; elle n’a pas davantage réussi à faire bouger les esprits en même temps que les agendas. En revanche, le système de Bologne a efficacement encouragé la recherche perverse des crédits bon marché: les étudiants sont tentés de choisir les cours et séminaires qui leur permettent de maximiser le rendement de l’effort consenti. Le «rêve européen» déçoit aussi, et pas seulement Zuppiroli.

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