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Suisse en miniature : Le peuple descendu du ciel

Le village en carton-pâte se lève à l’horizon. L’aube éclaire en noir et blanc les maisons empilées au fond de la vallée. On est au Tessin, on dirait le Grand Canyon. Les hommes et les femmes parlent leur langue à l’abri des regards étrangers. L’automne appelle les marcheurs et la première neige. A Cevio, chef-lieu du Val Maggia, il faut tourner à gauche pour monter à Bosco/Gurin. La route franchit une saillie de granit. Elle enjambe la roche et la rivière qui fonce à toute allure. Le car postal bredouille à chaque virage. Vingt kilomètres étroits, crachés par la pierre en équilibre sur les ravins. Ils découpent la terre en tranches. Comme un gâteau trop cuit, trop sec. Les «oh» d’admiration gonflent le car. Au terminus, tout le monde descend.
Les panneaux indicateurs, montés à l’entrée de la commune, signalent l’histoire, l’économie et le folklore. Les touristes en chaleur avalent les textes polyglottes. Ensuite, ils se promènent émus, l’appareil-photo en joue. Ils mitraillent au flash et à la va-vite. Voilà l’église. Elle se dresse sur un promontoire bien en vue. Il fallait bien conjurer le diable et les avalanches. La neige a emporté plus d’une fois hommes et bétail. On distingue parfaitement les couloirs et les toboggans qui dévalent les pentes et menacent encore les maisons flétries par la peur. Aujourd’hui, l’aménagement du domaine skiable et le reboisement intensif ont réduit le danger.

L’allemand vire à l’italien
Bosco/Gurin perd sa langue. L’allemand d’antan est en sursis. Selon le recensement fédéral 2002, la majorité de ses habitants parle désormais l’italien. L’épicière et la boulangère font de la résistance. La première, fleurie comme un géranium, salue en dialecte tout le monde, histoire de marquer le coup. L’autre, enfouie dans une robe enfarinée, bredouille à peine l’italien ou l’allemand, enfin le bon allemand. Car le patois s’épanche en coulisse.
L’héritage des Walser vacille. L’enjeu dépasse la suprématie linguistique. Il concerne le futur du village. Il y a les modernes et les classiques. D’un côté, on voudrait conserver le passé, censurer tout changement, transformer la commune en Ballenberg transalpin boulonné à ses sources germaniques. Un musée ethno-paysan, créé en 1938 par Hans Tomamichel – peintre et gloire du village – conjure les ravages du temps. «Tout est comme avant», chuchote la conservatrice. De l’autre, on dessine une station touristique avec montagnes pour toutes les saisons, enneigement artificiel de Noël à Pâques et hôtellerie de qualité. Malheureusement, l’architecture est médiocre. Les Walser font la grimace. Le conflit gronde sans éclater vraiment. Personne ne veut la guerre. Les ennemis mènent un combat discret. On entend ça et là des demi-mots, des soupirs.

Les touristes ou la mort
Les paysans tirent la langue. «Nonante vaches et 250 chèvres pour septante habitants laissent peu d’espoir», malgré la tonne de fromage annuelle écoulée dans les «grotti» de la région. Cloué au fond d’une cuvette pendue au ciel, Bosco/Gurin doit compter sur le tourisme au risque d’en mourir. C’est là que les deux camps s’affrontent. Le patrimoine contre les loisirs d’hiver et d’été. La mêlée risque de durer longtemps. Exacerbée par le 750e anniversaire de la fondation de l’église qui remue passé et présent. Si la mémoire, fêtée en grande pompe, vaut bien une messe, l’avenir allume son lot de disputes et de complots qui sèment le trouble dans le calme pastoral des lieux, verrouillés à 1 550 mètres d’altitude – record tessinois pour un village alpin habité toute l’année.
Les Walser descendent en 1244 sur ces pâturages appartenant aux villes d’en bas. Un bail en héritage leur assure la jouissance des terres. Ils ont quitté le Val Formazza, en Italie, via le Gurinerfurka. En 1799, cinq mille soldats autrichiens en déroute fondent sur Bosco/Gurin par le même chemin. Vaches, pains et fromage épargnent viols et pillages aux villageois. Les ex-voto payés aux murs de l’église racontent toujours le drame.
Les touristes foulent les chemins des Walser bouche bée. Le paysage sent l’écologie et les payements directs, malgré les pilons des installations de remontée mécaniques. Les canons à neige, encore couverts d’un préservatif estival, vont bientôt blanchir les hivers avares. La montagne encaisse l’outrage. Elle s’effrite en gros morceaux de praline, en meringues argentées. Elle glisse. Elle se ride et s’éboule pour chanter les Walser, géants des Alpes, yétis célestes, ennemis de la plaine. Mais la plaine monte semblable à une marée.

Au nom du ciel
Dieu est partout. Alors que l’âme des morts s’échappe d’une fente ouverte dans la paroi des maisons. Une vieille dame, limpide comme un cristal, esquisse d’un doigt noueux l’envol dans les bras de l’éternel. L’âme Walser fuit l’enfermement. Voilà son destin. Les chapelles abandonnées à l’écart des chemins trahissent l’angoisse d’une terre au-dessous du ciel. L’homme a besoin de Dieu. Mais Dieu a besoin des hommes.
Plus haut, le profane se moque du sacré. La station du téléphérique singe une cathédrale encastrée à 2000 mètres d’altitude. On ne prie pas. Il y a seulement le balancement têtu des sièges sous les rafales du vent. Et la présence coriace des Walser, couchés dans leurs cercueils solaires. Un enterrement, un vrai, zigzague entre les vacanciers insouciants. Les indigènes émigrés viennent encore mourir ici. L’appel de la fin épouse la fierté des origines. Tout se passe très vite. Le cortège funèbre disparaît derrière un virage, vers le cimetière accoudé à l’église.
On ne parle plus à Bosco/Gurin. Le village semble aphasique, l’allemand des Walser devient incompréhensible, se retourne sur lui-même, otage du pittoresque. L’indépendance légendaire d’un peuple nomade, halluciné certes par une journée d’automne, se rend aux ordres du marché touristique.
La descente en car postal est un long adieu. Le frein moteur crie de bon cœur. La nostalgie chante sa chanson. La saison d’hiver approche. La société Grossalp AG se frotte déjà les mains. Les nuages gros de pluie font coucou derrière les crêtes. Les téléskis chauffent les moteurs. L’avenir parle italien. La langue de Bosco/Gurin se tait. Fanée. On retourne le décor pour tourner un autre film. En couleur.

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