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Les Grisons à vélo (1) : L’hallucination du bonheur

Gare de Visp, Valais. Je descends du train. J’enfourche mon vélo et je pédale en direction de Brig. Le Simplon se dresse devant moi, obèse, épuisé sous les coups des courants sahariens qui remontent le continent. Au sommet, j’ai l’intuition d’une éternité organique, minérale. Tout est là pour durer. Le paysage a atteint sa perfection. On ne bouge plus et on prend une photo. On se souvient de G. de John Berger. Roman à la gloire d’un fou volant, le premier à enjamber le col à cheval d’un avion, la mort au bout.
Je franchis les douanes. A Locarno j’avale un sanglot de nostalgie. J’ai passé mon adolescence ici, en révolte entre lac et vallées. Je dribble les vacanciers rougis sur les terrasses et les plages. J’aperçois Le Grand Hôtel promis à la démolition. La folie des hommes se moque de la mémoire des pierres. Dans ses murs, l’histoire a cru au drame. En 1925 il hébergea une conférence internationale pour conjurer une nouvelle guerre mondiale. L’établissement fut aussi l’écran des premières projections en plein air du Festival international de cinéma. Les sentiments méprisent l’appât du gain. Le patrimoine boude les spéculations immobilières. En vain.
Le Val Mesolcina, les Grisons maintenant. De Bellinzona au col du San Bernardino s’entassent de vieilles vigies, des carrières de granit, des garagistes et des carrossiers en quantité. Les PME balisent le territoire. Elles ferraillent à l’ombre des statistiques, 98% du tissu économique. Il y a deux routes, l’ancienne qui traverse les villages avec des pourcentages assassins et la plus récente Ð la Nationale 13 – où défilent à grande vitesse poids lourds et vacanciers pressés, gobés par un tunnel ultra-moderne. Autrefois un chemin de fer s’étirait jusqu’à Mesocco. Les prières à l’abri des églises mélangent allégrement l’italien et l’allemand. La cadence est saccadée, hésitant entre la mélopée méridionale et la mesure germanique.
Le col du San Bernardino résume les raisons des touristes et des Alpes. Un petit lac bleu, où plongent des rochers gominés, fait coucou à un hospice centenaire. Les proportions sont parfaites, dignes du Quattrocento. Une dame âgée se tient sous un parasol, le soleil tape fort. Elle raconte son va et vient entre la plaine et la montagne. Depuis Locarno jusqu’au col en car postal avec retour, deux fois par semaine. Il faut bien respirer du bon air, et puis il fait tellement chaud. Elle a bien essayé de redescendre à pied une fois, mais le chemin était trop caillouteux pour ses vieilles jambes.
Splügen, au cœur du Rheinwald, est un carrefour alpin bâti par les Walsers, ces Valaisans nomades. Les carrosses s’y pressaient, la noblesse et la littérature européennes aussi. Les hôtels portent encore leurs noms : Prince Louis Napoléon ou Wolfgang Goethe. La frontière entre la Suisse et l’Italie passe par le col. Une moitié d’un côté, une moitié de l’autre. Les photos sont interdites, à la barbe de Schengen. On rigole.
Le val Bregaglia, après une descente lunaire, s’enroule doucement vers le col de la Maloja à la cadence des mélèzes et des châtaigniers. C’est le pays des Giacometti. Et des château-forts abandonnés ici et là par des seigneurs pressés. A l’image des Castelmur qui colonisèrent la vallée jusqu’au xixe siècle. Le goût du décor inonde les murs des maisons. Carrées et cossues, elles exhibent arabesques et frises. Comme la langue qui se balance entre l’italien, l’allemand et le rétho-romanche. Terre hybride, métissée, mais heureuse et sensuelle, comme des panzerotti enflés dans une mousse de beurre frétillant.
La Maloja (ou Maloggia) retient les eaux des lacs de la Haute Engadine. Elle est le dernier obstacle à franchir avant de gagner ce plateau suspendu à 1800 mètres d’altitude. Le sang boueux se régénère et la vie semble du coup plus belle.
Sils Maria partage avec le Monte Verità, au Tessin, un magnétisme naturel hors du commun. Friedrich Nietzsche venait chercher tranquillité et inspiration, sans parler de l’éternité encore à traire. Sa maison se visite. Ses visions planent solitaires et immorales, au péril des parapentes, sur la surface cristalline du Silersee. Après, c’est un immense terrain de sport, un gymnase en plein air qui s’étend de Silvaplana à Samedan. On court, on saute, on pédale, on nage, on tire, on frappe, on vole, dans l’impuissance résignée des corps. Et dans la pollution du trafic routier. Le tourisme tue et fait vivre, au-delà du bien et du mal.
Encore plus à l’est, en suivant le cours sinueux de l’Inn, lardé de gorges et de cascades en format carte postale, les noms des villages deviennent exotiques : La Punt, Chamues-ch, Madulain, Zuoz, S-chanf, Cinuos-chel, Brail. Suaves et hachés, ils trahissent le cru et le cuit du monde grison via une langue qui leur va si bien et qui traduit les scandales refoulés de la nature et de la vie.

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