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Cinéma suisse : Faire des films, juste des films

Laurent Toplitsch est le gérant et le programmateur
du Zinéma, la dernière salle monoplex de Lausanne, ouverte en juin
2001. Il est aussi l’un des scénaristes de On dirait le Sud, le premier
long-métrage de Vincent Pluss. Pour mémoire, le film a été présenté à
Locarno, où il a trouvé un distributeur. Il a gagné ensuite le Prix du
cinéma suisse à Soleure, attisant la polémique des professionnels de la
profession : fâchés d’applaudir une œuvre qui a coûté à peine 3 000
francs ; indignés d’entendre Pascal Couchepin faire l’éloge des films
bon marché produit sans soutien fédéral.
Le succès du film nous
rappelle les années soixante et septante, l’affirmation de la Nouvelle
vague française, du free cinema anglais qui dynamitent le paysage
cinématographique européen et qui inspirent des cinéastes suisses.
Alain Tanner, Claude Gorretta, Michel Soutter, Fredi. M. Murer, Daniel
Schmid, parmi d’autres, tournent des films avec des petits budgets,
inventent les structures économiques nécessaires à leur production et,
surtout, racontent la Suisse des Suisses aux Suisses.
Mais, les
années passent, l’élan créateur s’essouffle, on s’installe. Laurent
Toplitsch accuse le cinéma suisse de vivre sous perfusion. On ne
produit plus, on administre. L’Office fédéral de la culture, avec sa
section consacrée au cinéma, encourage un nombre réduit de films.
Ecrits et réécrits pas des équipes de scénaristes pour des comédiens
prestigieux, ils sont livrés ensuite aux jeux de
co-productions-distributions internationales dans l’espoir d’un succès
public. La description frise la caricature, mais le bilan est piètre.
C’est
pourquoi Laurent Toplitsch et d’autres cinéastes se sont mobilisés.
Doegmeli, pour un excellent cinéma suisse de qualité – persiflage du
Dogma 95 danois – voit le jour au Festival de Locarno en 2000.
Manifeste, tract, collectif ; il synthétise le désir de cinéma d’une
génération. La stratégie est simple : tourner à tout prix au moins deux
longs-métrages pour échapper aux critères rigides de l’aide fédérale.
C’est la résolution 2.6.1 : deux films de 61 minutes chacun. L’action
est retentissante. Les médias en parlent. Les professionnels
s’interrogent. Trente-deux œuvres sont mises en boîte rapidement. Il y
a un peu de tout. C’est très hétéroclite, proche de l’exercice de
style. Mais l’envie est là.

L’amour du cinéma
Laurent
Toplitsch évoque Les idiots de Lars von Triers. Il se souvient du choc
salutaire de Dogma 95. Il se dit que le cinéma suisse aura importé une
fois de plus les raisons de son renouveau, réel ou fantasmé. Trente ans
plus tard, l’histoire semble récidiver. Liberté artistique, pauvreté
des ressources, refus de la sélection accouchent d’une vitalité
brouillonne, mais déterminée. Les films suisses ne sont pas destinés à
l’indifférence. Doegmeli a resserré les rangs. Un réseau fourmillant
assure les contacts et l’entraide. On parle de travail commun. De
solidarité. Comme si le besoin de se retrouver, de se connaître, de se
compter autour d’un projet rassembleur, contre la solitude et les
échecs désespérants, primait sur les programmes et les contenus. Sans
le dire ni l’avouer, Laurent Toplitsch vit de l’amour du cinéma. Comme
les autres, il est cinéphile. Dévorateur de films. Son horizon est
l’écran ; son plaisir la projection. Un film c’est d’abord une vision.
Si leurs aînés avaient un objectif dépassant le cadre du cinéma –
questionner leur malaise de Suisses en Suisse – leur aspiration est
d’abord cinématographique : faire des films.
Pour le faire, il n’est
pas indispensable de partir, de s’exporter. Hollywood, c’est le paradis
des sots et il y a pas mal de Suisses. On peut faire des films à
Lausanne, à Genève, en Suisse et les montrer à Lausanne, à Genève, en
Suisse. La circulation d’une région linguistique à l’autre est encore
déficitaire. La diffusion est timide et limitée aux aires géographiques
voisines. Le fédéralisme – ce partage incompréhensible de compétences
entre les cantons (la formation) et la Confédération (les subventions)
– est parfois un obstacle. Mais il faut faire des films. C’est tout.

La sélection contestée

Le
cinéma suisse dépend du financement de la Confédération. Les trois
télévisions nationales et les accords de coproductions au niveau
européen, dans certains cas, sont ses autres ressources. En revanche,
le rôle du marché est dérisoire. Les entrées sont marginales (3%
environ sur 17 millions de spectateurs en 2001, par exemple). A
quelques exceptions près – Ernstfall in Havana de Sabine Boss, par
exemple, approchant les 300 mille entrées l’année passée – les films
suisses ne sont pas rentables. Les pouvoirs publics, à travers la
participation de tous les acteurs de l’industrie cinématographique,
choisissent les œuvres dont on soutiendra la réalisation et la
diffusion. Le système est à sens unique et centralisé.
Les critères
de sélection – qui articulent des aides à l’écriture, à la production
et la distribution avec des primes au succès – sont l’enjeu de la
contestation de Doegmeli. C’est l’idée de qualité qui est au centre de
la dispute. Les membres du collectif accusent son
institutionnalisation. La qualité serait une marque déposée par
l’Office fédérale de la culture. C’est pourquoi, ils préfèrent s’en
débarrasser. Au lieu d’octroyer des sommes importantes à quelques
projets triés sur le volet, ils réclament une distribution générale de
subventions. La loi des probabilités remplacerait ainsi la sélection.
La qualité découlerait de la quantité.
Plus profondément, Doegmeli
désire échapper au contrôle de l’Etat. Bien sûr, il revendique son
aide, mais sans lui reconnaître l’autorité d’intervenir, de décider et,
finalement, d’exercer son pouvoir. Exprimé dans ces termes, le conflit
entre l’administration, voire la profession tout entière, et les jeunes
cinéastes est destiné à durer.

www.doegmeli.ch
www.zinema.ch
www.dogme95.dk
www.kultur-schweiz.admin.ch

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