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Suisse-fictions: Si tu veux la paix prépare la guerre

A Davos, station de ski grisonne policée, les
puissants vont faire leurs emplettes. L’armée suisse pourra viser le
ciel, tirer s’il le faut. Sur terre on frappera la contestation, mais
avec savoir- vivre. On ne pourra plus bloquer tout le monde à Zurich.
L’opposition doit pouvoir se manifester. Pacifiquement, bien sûr.
La
nouvelle ministre des affaires étrangères pourra rencontrer le
secrétaire d’Etat américain. Au coin du feu, la première saura faire
preuve de fermeté au nom du Gouvernement suisse. Son hôte montrera la
plus grande politesse. La Suisse exprimera ses doutes et sa
préoccupation à la pensée d’un conflit imminent. Les Etats-Unis
brandiront leur bon droit et une histoire séculaire d’interventions en
faveur de la paix dans le monde. A la fin on évoquera un avenir
meilleur. On boira quelques verres de champagne avant de se confier à
la presse impatiente.
On prépare la guerre. Mais c’est la paix qu’on souhaite. Même si on finira par faire la guerre.
Comme
d’habitude les soldats s’entassent déjà aux frontières. La Turquie est
au cœur du dispositif. C’est dans l’ordre des choses. Elle pourrait
échanger sa disponibilité contre un accueil plus chaleureux au sein de
l’Union européenne. Au demeurant, l’arsenal militaire enfle sous les
sables roses du golfe. La propagande lève la voix. Les inspecteurs de
l’ONU cherchent et ne trouvent pas. Ils peuvent seulement deviner le
danger. Les ultimatums arrivent au bout. Epuisés, ils déroulent leurs
promesses équivoques. Collaborez ! ou c’est la guerre. Oui, un
ultimatum est une menace. Bref, Saddam Hussein mourra ou se sauvera. Il
partira en exil. Ou résistera. L’Arabie saoudite sombrera dans le
chaos. Le pétrole épuisera ses réserves. Et l’Iran applaudira de deux
mains de l’autre côté du Tigre et de l’Euphrate.
Le World Economic
Forum de Davos (WEF) va discuter de mondialisation. Que faire d’autre ?
Depuis 1971, et une première édition consacrée aux affaires
européennes, le Forum a grandi. Il regroupe maintenant les sociétés et
les multinationales les plus influentes du globe. Leur fonds de
commerce est la planète. Leur marché est à l’échelle du monde. Mais
leurs ambitions dépassent les enjeux économiques.

La politique et l’intérêt général
Au
sommet des Alpes, le Forum WEF fait de la politique. On peut parler de
tout et tout peut arriver. Comme en 1988, quand les gouvernements turc
et grec ont mis fin à leurs différents belliqueux. Ou, en 1990, quand
la réunification allemande a pris le large. Bref, la scène est à la
hauteur des coups de théâtre. Lula, le nouveau président brésilien, n’a
pas hésité. Après Porto Alegre et les copains il ira à Davos où se
terrent les ennemis. Dire non, c’est bien. Négocier, c’est encore
mieux. On fabule aussi d’une rencontre imminente entre Saddam Hussein
et Colin Powell. Mais ce ne sont que bruits de couloir.
Si les
verts acceptent le défi, les socialistes suisses, en revanche, boudent
par principe. Ils font les morts sur les trottoirs. Le symbole est
d’envergure. Il se souvient de toutes les victimes de la
mondialisation. Terme vague. Un rien fourre-tout. Une embrassade
œcuménique qui vous étrangle. La mondialisation est une enfilade de
sigles familiers : OMC, FMI, BM, etc. et une supercherie planétaire au
nom de l’intérêt général, dont le Forum de Davos est un avatar.
Un
ami, Jean-Christophe Graz – chercheur invité au Center for Global
Political Economy de l’Université de Sussex (Royaume-Uni) – m’écrit: «
Personne n’est dupe sur l’intérêt général que le Forum prétend
incarner. Il ne faut pas oublier que c’est toujours le réseau de
contacts qui demeure la première motivation des participants. Nul autre
qu’un habitué comme Jacques Atalli, l’ancien conseiller spécial de
François Mitterand, ne le dirait mieux : «le Forum reste un hôtelier
qui permet de gagner du temps, un économiseur de voyages d’affaires ».
Alors que les dirigeants disent apprécier la bouffée d’oxygène de Davos
pour se propulser hors de l’actualité immédiate, chaque année la
conjoncture les rattrape dans le règlement des affaires courantes.
L’intérêt
général suppose rompre la scission de classe sur laquelle tout le
succès de Davos a été fondé. Malgré sa conversion à la mondialisation
responsable, la culture managériale du Forum l’empêche d’inclure
au-delà de son propre cercle de dirigeants l’immense majorité des
laissés pour compte de la mondialisation du capitalisme. La Fédération
des églises protestantes de Suisse a beau se réjouir de partager le thé
avec les PDG de Nestlé ou Novartis dans le cadre de l’Open Forum Davos
2003; mais une organisation comme Greenpeace ne s’est pas fait prier
pour quitter un dialogue qui n’en a jamais été un après avoir été
écartée de la Task Force censée débattre à ses côtés du rôle de
l’industrie automobile dans la gestion du changement climatique. Pour
Greenpeace comme pour tant d’autres, les opportunités de changement
social à l’échelle mondiale et les conditions requises pour en assurer
la dimension émancipatrice ne passent pas par Davos. Il termine en se
demandant « pourquoi les pouvoirs publics s’empressent-ils encore de
fournir près de neuf des dix millions de francs nécessaires à la
sécurité l’édition 2003 ? Alors qu’il apparaît clairement que le WEF ne
peut pas prétendre forger des alliances sociales suffisamment larges
pour avoir un rôle légitime sur la scène internationale. L’image de la
Suisse en tant qu’espace de dialogue n’est dans ces conditions pas à
vendre.» Le WEF est à bout de souffle. Il va s’écrouler, et chuchoter
je meurs. Mais ça risque d’être long.
Il ne reste alors que
l’Autre-Davos. Je ne parle pas de Porto Alegre. Mais de la réunion de
Zurich réunissant l’élite rebelle du pays. Un long happening de
séminaires, conférences, rencontres, débats à la barbe de la fatalité
économique. Ou mieux encore attendre le prochain G8. En face, de
l’autre côté du Léman. On pourra mettre le feu au lac en paix. Car la
guerre est ailleurs.

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