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La vue des Alpes (fin): La philosophie de la vache

Un homme seul à vélo. Il traverse les Alpes. Jour après jour il raconte les paysages et les histoires qu’il rencontre sur sa route. Un récit à deux roues.

J’escalade le col du Klausen (1948 mètres). Je suis une limace, baveuse. Je slalome au milieu d’un troupeau de vaches. Les cloches bombardent mon cerveau, exsangue. D’un bon pas, elles négligent la bulle spéculative et le Dow Jones. Le massif du Jegerstock se dandine dans la brise gazeuse de l’aurore. Elle remonte le Schachental. Elle s’essouffle dans les plis du Urnerboden. Un alpage, grande surface, où s’empressent plus de 1200 bêtes et 80 armaillis. Une industrie florissante de boue et fromage. Appendice off-shore du canton d’Uri. Selon la légende, c’est le sport qui établit la souveraineté des Uranais sur le pâtis disputé aux Glaronais. Une course à pied. Départ à l’aube au chant du coq. Les uns affamèrent leur volaille. Les autres la gavèrent. Le coq glaronais, repu et endormi, cria en retard. Le champion uranais emporta le morceau haut la main. Fin de l’histoire. Je passe au sommet. Je lance le vélo à plat ventre. Les paysans sont des barbes flétries derrière les culs des vaches. Ils sont maigres et saluent d’un coup de tête sec, antique peut-être.
Halte à Bürglen. Il y a un musée, une place, une fontaine, une chapelle et un restaurant. Je mange chez les Tell. La serveuse s’appelle Heidi. C’est un conte de fée. Je m’évanouis. « ?si bien qu’il ne remarqua pas l’indigène, faneur ou berger, qui, les jambes solidement écartées, descendait la pente abrupte, une arbalète à l’épaule droite et un gamin à la main gauche.» C’est ainsi que Tell apparaît pour la première fois dans le livre de Max Frisch, Guillaume Tell pour les écoles. Et c’est de la même manière que je l’imagine.
Altdorf est au bout de la route. Du monde connu, des colonnes d’Hercule. Au-delà s’étendent l’enfer urbain et l’agriculture extensive. Terminus du mythe. Hangar de l’inconscient collectif. La route du Gothard s’épuise ici. Le relief denté des Alpes s’arrondit. Il annonce la plaine, le plateau. J’exagère la nostalgie d’un monde seulement fantasmé: une Suisse originelle. Paradis perdu dont je délire. Tant pis. Je tourne le dos à la modernité. Direction Wassen, le col du Susten, Interlaken. J’avais oublié les bouchons cathodiques des poids lourds. J’avais oublié l’axe nord-sud, le tunnel du Gothard, la politique des transports, les bilatérales. J’avais oublié l’accident, l’incendie, les morts. Quelle misère. Ils sont là. Les camions, une colonne écrasée contre les rambardes du progrès. L’odeur sucrée du diesel me monte au nez.
Wassen se niche dans une anse de la vallée, en cachette. La rue principale se dresse comme un supplice. Liquéfiée à la chaleur du zénith. Ensuite, le chemin de croix. Vingt-cinq kilomètres frappés à angle droit. Taillés dans la roche. Exposés à la canicule du Meiental, désert maniaco-dépressif vomi des dieux. Bref, un calvaire avec stations et chutes, vinaigre et sang. Le Susten est un viscère bileux. Un boyau gélatineux, Une carie acide. Un ulcère ranci à 2224 mètres. Pose pour la photo: la routine. La descente.
Interlaken est une colique à touristes. Le luxe au bout du lac, été comme hiver. Pizzas et rösti. Métissage oblige. La pierre d’Unspunnen repose enfin dans les bras de la Jungfrau. J’assiste au Tell-Freilichtspiele, kermesse populaire depuis 1912. Mise en scène pastorale, œcuménique, paroissiale du drame de Friedrich Schiller. Un théâtre de plein air, à Matten Ð banlieue nippone d’Interlaken -, enferme un village faux semblant, en carton-pâte, set en grandeur nature, où évoluent comédiens avec vaches, chèvres, chevaux: émotions et action assurées. C’est un Hollywood campagnard. J’apprends les aventures des trois Suisses et de Guillaume Tell en cinémascope. Le public est enthousiaste. Il siffle le méchant Gessler, applaudi le serment du Grütli. En redemande. Comme au cirque.
Le lac de Thoune est une beauté. Il est vraiment bleu. Bleu. Je suis l’alibi du déferlement mystico-mythique. Personne. Je ne rencontre personne. Alors je classe, ordonne, numérise. DŠrlingen, Leisingen, Krattigen, Faulensee, Spiez. Le Lötschberg meurt ici, sans faire d’histoires. Adieu le lac. Je vire à l’ouest. A Wimmis, bourgade éparpillée à l’embouchure de la Simme, la vallée se déboutonne enfin. Les vaches tachetées, ces «Simmental» robustes et prospères, gambergent dans les pâturages intacts, orgueil du développement durable. Les cow-boys sillonnent les champs et les vallons. Ils balancent la tête, en cadence, indice de fatigue et de blâme. Ce sont des Cassandre muettes. Le moindre frétillement annonce leur oracle. A ne pas confondre avec les neinsŠger, même s’ils partagent la désillusion béate d’un univers figé: un pour tous et tous pour un.
Ascension au col du Jaun (Jaugnier en français) à 1509 mètres. C’est court, mais féroce. Sous un soleil nucléaire. Je suis un morceau de caoutchouc, mou et puant. Le canton de Fribourg est de l’autre côté. Psalmodiant. Le foin sent l’or, l’encense et la myrrhe. Le gruyère suinte à quelques pas. Marque déposée, jubilation de la pâte dure, ointe du seigneur. Je nage dans une marre de crème double, triple.
Le lac Léman se lève, soudain, quitte sa coquille. Il est pastel: pays de Cocagne. Pareil à la Suisse, il est une invention sur papier glacé. Un mensonge extraterrestre, extra-communautaire. Une histoire pour faire peur aux enfants. Je suis un play-mobile sur une photo du calendrier Swissair, c’est dire le vertige. Lonay, chez moi, se distingue à peine de l’agglomération boulimique. Un blasphème de béton et de tuiles à la gloire de la propriété mono-familiale. C’est fini. Je range le vélo à la cave. md

Le parcours: Col du Klausen -Lonay, 300 kilomètres, 4000 mètres de dénivellation.

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