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La vue des Alpes (3): Le réduit fabuleux

Un homme seul à vélo. Il traverse les Alpes. Jour après jour il raconte les paysages et les histoires qu’il rencontre sur sa route. Un récit à deux roues.

Les Alpes sont une muraille de Chine infranchissable. Je suis une liasse de muscles noués. Ulrichen, le village natal de Sepp Blatter – le président empereur du football mondial -, aspire la vallée de Conches vers le col du Nüfenen, le Tessin. Une colonie de vacances pour enfants de classe moyenne s’abrite dans les casemates en cube de l’armée. La nostalgie du réduit, de la mobilisation, de la guerre. Les enfants courent pour se réchauffer, pour un ballon, pour la récréation. En caleçons et culottes de cuir.
La route zigzague. Elle s’envole. Je broie manivelles et pédales. Je suis un nabot parmi les géants de granit. Je suis autiste, schizophrène. Je parle tout seul. Tant pis pour la communication, le réseau, la toile, la mondialisation. Je souffre et je transpire corps et âme. Lambeau de chair tremblant. Les hommes sont rares. Plutôt des cyclotouristes avec bedaine et sacoches. Ils saluent avec leurs mains potelées de sportifs du dimanche.
Le col du Nufenen culmine à 2478 mètres. Patrie des Walser. Peuple mythique, nomade, colonisateur des Alpes. Il est le paradigme anti-globalisation. Je me catapulte, bouche ouverte, à travers les nappes de brouillard, au creux du gras du ciel. Je bascule de l’autre côté. Dans une autre dimension, une autre vie. Les roues gloussent sur l’asphalte vanné. Val Bedretto. Saboté par les avalanches et les éboulements.
Airolo est une marmite de tunnels, carrefours routiers, viaducs: le nord et le sud, le ying et le yang. Je ne sais plus. La route est pavée, elle monte à nouveau. Folie. Val de la Tremola. Les lacets s’enroulent en colimaçon. Je rue à la force des cuisses, des mollets. J’arrive, mon dieu (2108 mètres). C’est le Luna Park. La fête foraine. Le col du Gothard est une station d’autoroute. On pisse, on mange, on boit. Photos de groupe, le paysage en polaroïd et le sourire neurasthénique. C’est le domaine du diable et du bon dieu: le musée national s’exhibe à la gloire des armes et du pays. C’est une merveilleuse aventure, publicitaire. L’artillerie pointe de partout. Le col est une forteresse. Vide. Malgré la chapelle et l’hospice du XVIIIe siècle.
Descente. Le vertige à la gorge. Les poids lourds, et moi, poids mort. Hospental fait coucou par-dessous sa tour qui domine la vallée et les barbares. Ce n’est pas fini. Je bredouille ma joie. Les fesses en feu, fournaise céleste. Andermatt, planté au cœur d’Urseren, rhizome ecclésiastique. Les églises fourmillent, matent les dépressions et le mauvais temps. Paradis des marcheurs. Et des phtisiques. Ensuite, départ vers l’Oberalppass. Col sédentaire, portail des Grisons, seuil virtuel : je clique et sprinte. Rampe cathodique, vers l’est, écrin écran du soleil levant. Miracle et prière. Il pleut. Les tonnerres et les éclairs clignotent dans le rond baveux du gouffre sous mes pieds en compote, en sang, en croûte. La route est large, traquée par un petit train panoramique. A 2044 mètres d’altitude, les cyclistes se croisent, se saluent, se reniflent comme les chiens. Aujourd’hui, j’ai vu le réduit fabuleux et les Alpes. J’ai admiré l’ordre, la propreté, la discipline du paysage. La politique agricole déploie tous ses effets, puissants et incontestables. Ecologiques. Fille des lois naturelles et de la volonté bourrue des hommes.
Les Grisons à toute allure maintenant via Sedrun. Le tunnel de base du Gothard passe par là. Tranche la cordillère alpine. Il devient une attraction touristique, bête à dépliants des syndicats d’initiative. Dernière bouée pour l’emploi défaillant.
Le Rhin balbutie ses premières vagues au courant nerveux. Je dévale le Val Tavetsch. J’oublie l’érable de Trun, arbre sacré du Pacte de la Ligue Grise (1395). On vénère ses pousses. Et je rêve de capuns. Boulettes à base de viande séchée et de saucisson emballées dans des feuilles de bettes. Fatalement, je traverse Disentis (Muster en rhéto-romanche). Le couvent bénédictin blanc et orange saillit le plateau où se bombe la station thermale. C’est Sigisbert, un moine franc, accompagné de son ordonnance Placidus, tout un programme, qui s’établit une fois pour toutes à Desertina, onomatopée de solitude. Ils vécurent en ermites, muets et abstinents. De fil en aiguille, on fit construire une chapelle, puis un centre culturel. Suivirent une école et un musée du folklore local. L’église abbatiale achève l’ensemble d’une belle cohérence stylistique. De l’or pour les agences de voyage.
Le Rhin grandit, gargouille, se faufile entre les roches et les bois. Il mousse et se moque des touristes en ligne, ordonnés, bouche bée. C’est le Grand Canyon du pays. De loin, je devine Obersaxen, la plus ancienne colonie des Walser. De près, je balise la plus grande fontaine en bois d’Europe. Campée dans la place de Valendas depuis 1760. L’eau coule et fuit sous le plancher réduit en éponge. Perméable et poreux. J’esquive Ilanz, le grenier, ville fétiche au bord du Rhin, d’origine celte. C’est une question de fierté régionale. Surselva, appellation contrôlée du terroir géopolitique, s’entasse par strates et fragments. C’est une vieille histoire, avant l’histoire, de glaciers et d’érosions. La terre hiberne sous la glace, l’eau se minéralise sous la terre Ð Coca Cola vient de se payer Valser – et le ciel emplit le cœur des hommes. Ils invoquent toujours Dieu et les Saints, ex-voto au rythme industriel des grâces bon marché
Coire, celte bien sûr, signifie tribu. Capitale de la Rhétie première au temps béni des Romains. Le vent se lève. Enfin il souffle puissant. Contre moi. md

Le parcours: Münster – Coire, 150 kilomètres, 2600 mètres de dénivellation.

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