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La vue des Alpes (2): Les vallées de Dieu

Un homme seul à vélo. Il traverse les Alpes. Jour après jour il raconte les paysages et les histoires qu’il rencontre sur sa route. Un récit à deux roues.

L’ombre noire se frotte à la montagne verte. Elle s’enroule comme un vieux store. Je regarde la montagne en face : elle est humide et fraîche. Mouillé, c’est la rosée, je plonge vers Aigle. Un ange passe ou le frémissement du dérailleur. Dans le silence pierreux des alpages et des vaches laiteuses. L’air piquant de l’aube remonte la vallée alors que je tombe à toute vitesse sur la plaine encore tiède. La nuit s’étire et disparaît. Bex, St-Triphon, puis St-Maurice. Je force le vent. La route est droite, indifférente. Je traverse les maisons et les places et les giratoires, par dizaines. Je fonce semblable à une lame aiguisée. Je tranche le Valais encore métaphysique. C’est-à-dire libre d’abricots et de raisin. Le vent en rajoute. Augmente sa ration. Il est têtu et vorace. Je vole et je rebondis contre la masse opaque du désert laineux qui siffle, crache, peste.
La Balmaz est un petit village frappé par les courants et les pressions atmosphériques. Plié, courbé, il gronde sa rogne. Lieu-dit sans frontières, ni habitants. Barrière imaginaire dressée contre la furie remuante. Impuissant, enfuit aux pieds de la montagne. Il dit son patronyme aux voitures en débandade, refoulées par l’autoroute, avant la célèbre Pisse Vache. Cascade d’eau enfantine. Regarde comme elle est belle !
Je remonte le Rhône. Goutte-à-goutte. Il coule naïf vers la mer, Marseille, le midi. Enfin le sud. Alors que l’Orient, c’est Brigue. Mais avant, voilà les perspectives parallèles, géométriques coincées entre les peupliers et les sapins. Oui, le Valais est une pénitence, malgré le soleil. Son ciel bleu, bien sûr. Pourtant, comment se défaire de ce sentiment d’apocalypse: un pays en voie de disparition, voué à la contrition. Dieu agonisant, il faut prier, sacrer, et amen.
Mort de soif et de faim, je quitte la route cantonale. Trop laide. Elle est embrasée et infinie. Rarogne est un petit village écrasé contre le Lötschberg. Insignifiant et pâle. La poussière des alluvions tombe toujours. Grise et grise. Il y a un rocher. L’Eglise de St. Romanus se tient en équilibre. Pareille à un château Cathare. Intègre cependant. Je rentre. Je piétine comme une oie. L’enfer en fresque brûle les murs. Et mes yeux salés. Des foules d’hommes à poil; ils se livrent aux tourments de l’éternité. La croix afflige la nef et le croyant. Je sors et roule dans les cailloux blancs de l’après-midi.
Mund, imperceptible sur la carte routière, chante ses stigmates. Le crocus donne le seul safran de Suisse. Il en faut 120 pour un gramme. Je pédale.
Viège est en vue. La Migros domine la ville. Elle surveille le va et vient des touristes et des poids lourds lancés vers le Simplon. Elle est orange. Immense et multiple. Je veux dire totalitaire. J’achète un sandwich au jambon. Mou et fade. Une vieille dame s’inquiète. Elle sourit, me salue, sous le soleil morose qui cogne aujourd’hui.
Brigue est un mirage, mentionné pour la première fois en 1215. J’enjambe le Rhône jusqu’aux bouches du tunnel ferroviaire. Echappé au minage le 21 avril 1945. L’explosif, abandonné par les troupes allemandes, détournées par un douanier à la solde du contre-espionnage suisse et par un employé des CFF, est saisi et neutralisé par les partisans italiens de la division Garibaldi surgissant de la vallée d’Ossola, si littéraire.
La vallée de Conches, à son tour, s’élève au rythme des églises diaphanes, autant de petits pains sur la voie des Alpes. Îuvres de Dieu et des hommes, météorites célestes, boîtes à prières et à transfigurations pour l’amour du seigneur. Je remonte le temps et la pente. Fils d’un ex-voto. Mais je peine. Les tournants saccagent la roche et l’entendement. La modernité rattrape le surnaturel. Riederalp, Bettmeralp, Fiesch déroulent leurs remontées mécaniques. Boulonnées au ciel. Quarante francs simple course. Le glacier de l’Aletsch est au bout: patrimoine de l’humanité et des Valaisans. J’observe la lave congelée qui ondoie sous le poids stupide de l’époque. Elle est sauvage et bureaucratique.
Un panneau me rappelle la patrie de CŠsar Ritz. Patron d’hôtels et d’âmes errantes. Je souris buvant ma sueur. Je pousse et grimpe. La vallée s’écarte; m’accueille sans fards. Elle est généreuse. Le parfum chrétien et baroque de son architecture me rappelle les croisades. Je vois des chevaliers d’un côté et des fantassins de l’autre. Brillants et vains. J’aime les armées en déroute. Fourmillantes et tyranniques, occupant la terre et les sentiments. C’est ainsi que j’imagine les batailles et les retraites. La vallée de Conches appelle Guerre et paix, Anna Karenina, Les âmes mortes: un rien slave.
Il faut se souvenir que l’on pratique l’agriculture à plus de 1 300 mètres d’altitude et qu’en raison des partages successoraux les champs de pommes de terre et de seigle étaient si petits qu’ils engendraient, autrefois, famines et disputes. Maintenant ce sont les caravanes des Hollandais et des Belges égarés qui alimentent la région. Le principe de réalité efface Saint Georges, le dragon et la princesse. Le train siffle trois fois, frère du coq. Rouge de honte, il brime la solitude du cycliste mélancolique. C’est le Glacier-Express. Depuis 1930, il catapulte passagers et flâneurs par-dessus la Furka et les décombres du glacier du Rhône désormais trop chaud. Négligé et oxydé. Je salue avec ma petite main anémique.
Münster est mon gîte. Fin de l’étape. Ste-Marie, l’église immaculée et folklorique, enfle au milieu du village avec ses statues en bois colorié: je l’implore avant mon Rivella. md
Etape du jour: Les Mosses -Münster, 170 kilomètres, 710 mètres de dénivellation.

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