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La vue des Alpes (1): L’alpage au bout de la roue

Un homme seul à vélo. Il traverse les Alpes. Jour après jour il raconte les paysages et les histoires qu’il rencontre sur sa route. Un récit en sueur.

Je quitte Lonay, Vaud, via Préverenges, par la route du lac. Le soleil est au ciel. Le profil des montagnes menace à l’horizon. Le ricanement nocturne de la gare de triage de Denges est un cauchemar sourd. C’est dimanche, le lac est bleu. Ouchy, pareil à un paquebot échoué, disparaît dans la brume légère. Caricature d’un paysage de Ferdinand Hodler, orphelin de nuages. Je roule sur le goudron glabre de la Riviera vaudoise. Fidèle aux rondeurs des rivages. Je pédale sans peine. Encore à plat, je glisse dans la fraîcheur du matin. Les vignes s’agrippent à la pente. En terrasse, elles écument la lumière et la chaleur du Léman. C’est un miracle des hommes qu’il faut boire à perte de vue. Lavaux, entre Villette et St. Saphorin, distille les crus et les villages éparpillés sur la falaise. Sauvé de la gourmandise immobilière par une initiative populaire de l’infatigable Franz Weber qui interdit toute construction sur les vignobles depuis son acceptation en 1977.
Vevey. La gare d’un côté et le 10 août de l’autre. Bistrot du terroir filmé par Jean-François Amiguet. Le blanc se déguste en silence entre habitués, attablés à l’éternité. Je traverse la Grand Place. La Fête des vignerons est un fantôme. Ou alors une hallucination télévisée. Je n’ai rien vu. La Fête n’a pas existé. Je file serré au guidon. Le musée de l’Alimentarium se tient discrètement en bordure du quai. Rançon de la gloire de Nestlé. Il glorifie la nourriture, à raison, sur l’autel de l’interactivité intelligente. A l’image des pistes cyclables doublant le réseau de bus de la ville. L’allure est médiocre. Je m’attarde au musée du jeu de La Tour-de-Peilz. Il expose les jouets anciens et modernes sans oublier de stimuler la psychomotricité des visiteurs. Gage de son succès. Surtout familial.
Voici Montreux. Ville de glamour et de frime. Otage des lieux communs, j’observe les vitrines des boutiques fermées. Havres de luxe et de vanité. La voirie bichonne parcs et promenades. C’est tôt. Le beau monde se roule dans ses draps tièdes. Il dort heureux, le jazz en tête. J’approche le château de Chillon. Une tumeur brune à ma droite. La route descend. Je prends de la vitesse. C’est une jolie fortification, lieu de villégiature pour prisonniers politiques à l’époque des comtes de Savoie. Maintenant, ironie de l’histoire, il est l’étape forcée des touristes globalisés friands des vestiges du pays.
A Villeneuve, bourg médiéval exemplaire vu d’avion, le lac se jette dans le Rhône qui coule paisiblement à sa rencontre. L’autoroute, à son tour, abandonne la plaine du Chablais pour se cramponner aux flancs de la montagne. La zone industrielle et commerciale de Rennaz s’empile à l’ombre grise du Mont d’Arvel. Roche, un peu plus loin, se meurt sous la carrière qui le surplombe, ignoré par les guides touristiques. Ils lui préfèrent les mystères des marais des Grangettes. Réserve naturelle où s’épanouissent la volaille de renom et les nudistes à poil. J’emporte Aigle à mille à l’heure. Rempart bernois pendant plus de trois siècles d’occupation. Le bourg batifole au carrefour des vallées et des stations d’hiver. Son château, siège des baillis jusqu’à leur départ en 1798, abrite aujourd’hui le musée du vin et de la vigne. Qui s’épanche généreusement dans les terres environnantes.
Je patauge dans la Grande Eau et j’attaque les premières rampes du col des Mosses. Je rentre dans un monde à part. Le pays des Ormonts. A la fois excentrique – c’est au col de la Croix, au-dessus des Diablerets, que les Ormonans réfractaires à l’indépendance du canton de Vaud combattirent et gagnèrent contre les troupes de la République naissante – et à l’écart comme toute vallée empâtée dans la montagne.
La respiration se fait pressante. Les jambes moulinent un rapport léger. Les premiers kilomètres sont les plus difficiles. Sinueux, avec quelques lacets lénifiants. La végétation est encombrante, verte et grasse. Les motards sont à la queue leu leu Ð c’est la sortie du dimanche avec trois cols au programme. A mi-chemin, Le Sépey se dresse à la frontière entre Ormont-Dessous, du côté des Mosses, Ormont-Dessus, du côté des Diablerets. Je monte encore. Un deux trois quatre virages et je plafonne à La Comballaz où le col s’élargit et s’adoucit. Les champs sont en fleur et les vaches à leur place. Au sommet du col (1445 mètres sur mer) une braderie étale ses marchandises périmées. Tentative pathétique de conjurer la déliquescence de la commune matérialisée par les panneaux «à vendre». Lieu de passage, bâti le long de la route, mais dépourvu d’un centre véritable, Les Mosses souffre d’une identité incertaine minée par les conflits entre indigènes. D’abord alpage, ensuite localité touristique au caractère peu affirmé, elle n’a pas su rassembler ses forces pour se développer au-delà du boum économique des années soixante. Les installations désormais obsolètes, rouillées, voire mutilées, agonisent à l’air frais. Alors que les exploitations agricoles disparaissent au rythme d’une érosion plus ancienne. Seule exception, la volonté farouche de quelques paysans, réunis en coopérative, résistant à toute politique agricole qu’elle soit fédérale ou européenne. Ils écoulent ainsi leurs produits sans intermédiaires. Du producteur au consommateur, une fois par semaine sur les trottoirs du col. Héritiers d’une autarcie montagnarde hors du temps. Vitale et mortelle. Je pose mon vélo et je bois un Rivella bien frappé. md

Etape du jour: Lonay-Les Mosses, 70 kilomètres, dénivellation 1 040 mètres.

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