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Retour sur les minarets: où sont ces élites aujourd’hui tant décriées?

Les élites suscitent l’ire méprisante de l’UDC, dont le discours populiste s’en prend aux personnes susceptibles de l’empêcher de dicter l’agenda

En Suisse aussi, la dénonciation des élites est un thème récurrent, alimenté par la pratique intensive de la démocratie directe qui multiplie les occasions de réaffirmer la légitimité suprême du peuple, par essence détenteur d’une vérité ne souffrant pas la discussion. Au point qu’il paraît iconoclaste de rappeler, comme l’a écrit encore tout récemment Alex Dépraz (DP 1848), que si le peuple a toujours raison, il ne peut pas valablement décider l’impossible. À cet égard, le refus des minarets, prononcé par 57,5 % des votants et 22 des 26 cantons et demi-cantons, est déjà entré dans les annales comme l’exemple prototypique d’une décision sujette à caution: elle contrevient en effet selon toute vraisemblance à la Convention européenne des droits de l’homme sous le contrôle de la Cour du même nom établie à Strasbourg et comprenant des juges suisses.

Nouvelles «élites» et vieux reproches

De toute évidence, l’initiative contre les minarets a ravivé les ressentiments de ses tenants à l’encontre des élites, accusées à la fois de désinformation préalable à la votation et ensuite de mépris de la volonté populaire pourtant clairement exprimée. Qui sont donc ces élites, continuellement citées mais jamais expressément définies? On sent bien qu’il ne s’agit pas de la bourgeoisie visée par les marxistes ni des classes dominantes qui auraient pu lui succéder, encore moins des intellectuels que l’on n’entend plus – et depuis longtemps – s’affirmer comme détenteurs d’un savoir dont ils voudraient assurer le partage et la diffusion. Font désormais figure d’élites d’autres catégories: les leaders d’opinion de toutes obédiences (y compris sportives, mondaines, etc.), les dirigeants des grandes unités économiques et les détenteurs des pouvoirs politiques et administratifs.

Aux yeux des populistes, les différentes personnalités composant les élites contemporaines, effectivement liées par toutes sortes de connivences, apparaissent comme les relais d’obscurs réseaux éminemment suspects. Toujours prêts à déceler complots et manipulations, le parti UDC qui reste celui de Christoph Blocher et l’hebdomadaire Die Weltwoche qui se fait son porte-parole ne se lassent pas de dénoncer la classe médiatico-politique et son conformisme des bons sentiments. Elus, professeurs et juges sont accusés à la fois de méconnaître le quotidien des gens au point de n’avoir pas vu venir le net rejet des minarets et de mépriser la vox populi démocratiquement exprimée en osant s’interroger sur les effets réels de la votation du 29 novembre.

A ces reproches s’ajoutent pêle-mêle toutes sortes de récriminations: présence inégale dans les médias, commentaires et sondages orientés, collusions d’intérêts entre donneurs de leçons, juristes obnubilés par les ukases des tribunaux européen et fédéral, journalistes anticipant leur propre satisfaction plutôt que l’avis du peuple souverain. Le tout étant orchestré par des autorités qui ont perdu tout contact avec la vraie vie vécue par le vrai peuple.

Elites face à leurs responsabilités

En bref, le mépris haineux des populistes pour les célébrités considérées comme «les élites» n’a d’égal que l’arrogance qu’ils leur prêtent. Ont-ils entièrement tort? La réponse dépend de l’idée que l’on se fait des élites, étymologiquement les personnes que leurs qualités mettent à l’avant de la société, exemples et références à la fois. Si l’on s’en tient à la représentation qu’en donnent les populistes, les «élites» n’en sont plus puisqu’elles ont de fait accepté la banalisation de leur propre fonction, réduite au commentaire instantané, une improvisation et un discours chassant l’autre. Pas le temps d’approfondir, encore moins le besoin de s’engager sur le front.

Mais tournons-nous plutôt vers les élites au sens plus traditionnel du terme, vers les professionnels de la pensée et les émetteurs de réflexions, vers les théoriciens de la politique et les détenteurs de savoirs dans quelque domaine que ce soit. Ces élites assument-elles le rôle social qu’on est en droit d’attendre d’elles? Si oui, c’est en toute discrétion et en ordre dispersé mais non sans effet: le morcellement généralisé diminue les forces de résistance et la capacité d’engagement. 
 
Certes, l’honneur de la pensée n’est pas perdu. L’écologie privilégie les échelles du long terme et du large spectre, renouvelant le débat sur le sens et les composantes de la croissance. Il y a aussi les nouveaux vecteurs d’information facilement accessibles, les clubs de réflexion (comme le Club Helvétique), les développeurs de territoires durables, les défenseurs de l’Etat de droit et les réformateurs de ses institutions. L’UDC ne s’y méprend pas, qui fustige les juristes spécialisés en droit public, coupables de «tergiversations» en tous genres, à l’instar des professeurs «moralisateurs et antidémocrates» Rainer Schweizer, Jörg Paul Müller, Marco Sassoli ou Daniel Thürer, habitués des combats que la Weltwoche considère évidemment comme faux.

Des voix peu audibles

Or, sauf débat momentané du type minarets, ces voix manquent d’audibilité, particulièrement en Suisse romande où même les membres francophones du Club helvétique se font peu entendre, à la notable exception du conseiller national zurichois de Saint-Ursanne Andreas Gross. Pire, quand les partis se décident à élaborer des rapports et autres «papiers de position», ils les oublient à peine produits, ainsi que l’a bien noté Daniel-S.Miéville dans Le Temps. Beau gaspillage de compétences pourtant sollicitées.

En clair, les mandants se désintéressent des mandats attribués et ne se soucient pas d’en valoriser le résultat, comme si la pensée politique se suffisait à elle-même et n’avait pas besoin de passer le test de l’action et de l’intervention en temps réel. Christian Levrat et Alain Berset retrouveraient-ils aujourd’hui la disponibilité voulue pour réécrire Changer d’ère, ce bon livre-manifeste publié en commun en 2007, avant leur réélection aux Chambres fédérales et leur accession à la présidence, le premier du parti socialiste suisse (depuis 2008), le second du Conseil des Etats (en 2008/09)?

Ce qui vaut pour le PSS s’applique aussi, peu ou prou, aux autres formations politiques ainsi qu’à leurs élus et consultants. Voilà pour l’attitude de l’usager. Et qu’en est-il de la production, notamment universitaire dans le domaine de la pensée politique? Comment sa diffusion s’organise-t-elle? Cette mise en circulation est un enjeu majeur. Car moins l’intelligentsia formée, informée et critique se fait entendre, plus l’UDC peut dicter l’agenda, des minarets à la libre-circulation des personnes en passant par le renvoi des criminels étrangers ou la gestion sécuritaire des situations et territoires, sans oublier la continuelle réaffirmation du dogme de l’infaillibilité populaire.

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