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La barque écologique n’est pas pleine

En liant croissance démographique et dégradation de l’environnement, l’écologiste zurichois Bastien Girod fournit un alibi magnifique aux conservateurs d’une Suisse en bocal

En moins d’un mois, la boucle vicieuse aura été bouclée, de l’élu zurichois Vert Bastien Girod au parti à la couleur verte, l’Union démocratique du centre (UDC). Malthus se retrouve à la fois inspirateur de l’écologisme politique et de la xénophobie aux couleurs nationales.

Le 29 octobre dernier, Bastien Girod, né en 1982 et vice-benjamin du Conseil national, publiait sur son site un «papier de travail», cosigné par sa collègue saint-galloise Yvonne Gilli, désignant l’augmentation de la population comme un facteur majeur de dégradation de l’environnement. Violent tollé chez les Roses-Verts, divine surprise dans les rangs de la droite nationaliste. Et voilà que le conseiller national bernois Adrian Amstutz, vice-président de l’UDC, annonce, pour le début de la session parlementaire qui s’ouvre le 23 novembre, le dépôt d’une motion de son groupe demandant rien moins que la dénonciation des Accords de libre circulation des personnes et la reprise à zéro de négociations avec l’Union européenne – en totale contradiction avec le résultat positif des votations de septembre 2006 et juin 2008 dont Christoph Blocher n’a toujours pas pris acte. Bien entendu la Weltwoche va dans le même sens, relayant les propos et chiffres du conseiller national radical argovien Philipp Müller, réputé expert en matière de mouvements migratoires.

Le rejet de la motion est programmé, mais non pas tous les effets dérivés du document Girod. En particulier Serge Gaillard, ancien secrétaire de l’Union syndicale suisse et actuel chef de la division du marché du travail au Secrétariat d’Etat à l’Economie (seco), en appelle aux patrons pour qu’ils freinent le recrutement de collaborateurs étrangers, du moins pendant la période de chômage qui s’annonce croissant. Qui ne dit mot étant réputé consentant, on peut interpréter le silence des syndicats, tout occupés à la construction de plans sociaux et à la révision des assurances sociales (chômage et AVS), comme une approbation des recommandations formulées par Serge Gaillard.

Comment en est-on arrivé là?

Les chiffres d’abord, qui parlent un langage clair, se prêtant à une lecture au premier degré. De 1920 à aujourd’hui, la population résidant en Suisse a doublé, de même que la proportion des étrangers, qui a passé de 10 à 20%, tandis que le nombre des petits ménages d’une à deux personnes était multiplié par six – bonne affaire pour l’industrie du bâtiment. La croissance démographique a été particulièrement forte dans les années 1950 à 1970 et depuis 2004. Dès cette année en effet, l’accroissement naturel de la population demeure inférieur à 2 pour mille habitants, tandis que le solde migratoire s’établit entre 5 et 10 pour mille, assurant donc la majeure partie de l’augmentation de la population.

Ces dernières années, l’immigration a en partie changé de visage. La Suisse alémanique se trouve confrontée à l’arrivée de professeurs, d’ingénieurs et de cadres disposant d’une formation supérieure, venant notamment d’Outre-Rhin. Ils apportent une contribution décisive à l’essor de la «ville créative» que veut devenir Zurich, de même qu’à celui du puissant pôle de développement que représente la trinationale Regio basiliensis. Avenir Suisse ne s’y est pas trompé, qui a publié l’an dernier un important ouvrage (non traduit) sur la nouvelle immigration.

Les comportements ensuite, qui expriment une continuelle oscillation entre peurs le plus souvent inavouées de l’étranger et désirs manifestes d’un apport vivifiant de cerveaux formés et fortement concurrentiels. Et aussi entre urbanophobie persistante qui confond urbanisation et invasion du territoire d’une part et, d’autre part, aspiration à jouer les bons élèves et à expérimenter les voies d’une croissance intelligente («smart growth»). Bref, hésitation entre la vocation conservatrice des régions alpines et rurales, qui se sentent à l’écart du pire comme du meilleur, et celle, plus novatrice, des villes et agglomérations où la diversité fait à la fois problème et solution. Contradiction bien décrite par les responsables de l’Institut pour la ville contemporaine nommé ETH Studio Basel dans leur «Portrait urbain» de la Suisse, paru en 2006 et plus que jamais d’actualité.

Les messages politiques enfin, qui reprennent implicitement les slogans de la barque pleine des années de guerre, de la surpopulation étrangère de l’ère Schwarzenbach et de l’autonomie dissoute dans l’Europe et l’ONU aux yeux de l’UDC. Le tout renforcé par la tradition malthusianiste qui va du péril jaune redouté depuis un siècle au danger climatique enfin ressenti, en passant par les années septante, celles de la bombe P (comme population, prolifération ou pollution) brandie par Paul R. Ehrlich, des premiers rapports du Club de Rome sur la limitation des ressources, de l’émergence de l’écologie politique développée par André Gorz, René Dumont et bien d’autres.

Tout un enchaînement de perceptions traditionnelles et de prises de conscience successives qui culminent, provisoirement peut-être, dans la notion actuelle d’empreinte écologique. La diminuer devient l’objectif universel. Toute intervention humaine se doit de laisser le moins possible de traces sur le milieu vital, en vue d’en préserver les qualités.

En théorie, cette consigne générale de modestie s’impose d’elle-même. Dans la réalité, son respect implique des prises de conscience difficiles et des bouleversements encore plus douloureux. Des métiers et des produits ont disparu, éliminés par leurs techniques ou qualités dépassées. En ira-t-il de même pour certaines activités agricoles, condamnées pour cause d’empreinte écologique trop forte, alors que la faim tue massivement dans certaines parties du monde? Comment peuvent-ils réagir, les éleveurs qui découvrent que leurs troupeaux, leurs richesses, sont en fait de puissantes usines à gaz à effet de serre?

La démographie des bovins ne se laisse pas plus facilement gouverner que celle des humains, dont la fécondité et la longévité dépendent de facteurs multiples et réfractaires aux ordres de l’autorité, fût-elle inspirée par le souci de la planète. Ce constat, vérifié sous toutes les latitudes, les écologistes qui se situent dans la lignée de Thomas Malthus seraient bien inspirés de le prendre en compte.

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