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Art et Politique

Un colloque récent a rappelé que création artistique et activité politique sont comme deux soeurs

icone auteur icone calendrier 27 novembre 2008 icone PDF DP 

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Riche et vivant colloque, ouvert au public (venu nombreux), que celui qui s’est tenu le 8 novembre à l’Hôtel de Ville de Lausanne autour du thème «Art et politique», l’accent étant mis sur le canton de Vaud au XIXe siècle. Il s’agissait moins d’analyser la pensée politique ou philosophique de tel ou tel artiste que de s’interroger sur les liens – amitiés et réseaux, engagements partisans, etc. – qui se sont tissés entre les deux univers. En rompant avec le double cliché de l’artiste éthéré et de l’incompatibilité entre art et politique. En partant donc du postulat que la création artistique ou littéraire – même celle se réclamant de l’«art pour l’art» – n’est jamais neutre. Comme le disait Bertolt Brecht, une œuvre apolitique est une œuvre qui milite en faveur du régime en place…

Le colloque ayant été organisé conjointement par la Société d’Histoire de Suisse romande et par le Cercle démocratique lausannois, il fallait s’attendre à ce que l’on baignât dans le radicalisme. Ce fut, à de rares exceptions près, en effet le cas. Une prégnance du radicalisme d’ailleurs légitimée par sa position dominante dans le paysage politique et culturel vaudois après 1845.

Tout le monde connaît François Bocion (1828-1890), le peintre du Léman, ses barques aux voiles latines et ses couchers de soleil rougeoyants. Mais qui se souvient encore du Bocion radical engagé, partisan affirmé du nouveau régime et du caricaturiste de La Guêpe, «journal charivarique vaudois»? Un titre emprunté bien sûr au Charivari parisien où Daumier avait publié ses redoutables dessins contre le roi Louis-Philippe, l’affublant d’une tête en forme de poire. Images à l’appui, Georges Andrey, chargé de cours émérite à l’Université de Fribourg, s’est attaché à expliquer les dessins de Bocion. Par exemple celui d’Henri Druey costumé en Guillaume Tell et s’opposant au roi de Prusse lors de l’affaire de Neuchâtel (1857). Mais la caricature ne paie pas. Et Bocion se consacrera surtout à ses paysages lacustres, devenus si célèbres que l’un d’entre eux a même été choisi pour illustrer le tract des partisans du nouveau Musée des Beaux-Arts à Bellerive!

David Auberson, étudiant en histoire à l’Université de Lausanne, a consacré sa contribution à l’immense Charles Gleyre (1806-1874), dont deux tableaux sont restés des visions emblématiques d’une histoire vaudoise … revue et corrigée par le républicanisme et le radicalisme! La toile Le major Davel (1850), représenté en une pose christique dans les instants qui précédèrent son exécution à Vidy, consacra le retour en grâce du patriote et la naissance du «mythe Davel» rassembleur, transcendant les clivages politiques. Quant aux Romains passant sous le joug (1858), le tableau devait montrer comment les peuples – le chef des Helvètes Divico n’est même pas représenté – peuvent faire plier les Césars: entendez Napoléon III. Gleyre était en effet un républicain et un démocrate convaincu. Deux beaux exemples d’instrumentalisation de l’art à des fins politiques.

L’un des intérêts de tels colloques est de permettre à de jeunes chercheurs de faire leurs gammes. Lui aussi étudiant en histoire à l’UNIL, Nicolas Gex a évoqué la figure de Jules Besançon (1831-1897), qui a laissé une production littéraire abondante, notamment des romans satiriques. Il fut d’abord le pourfendeur sarcastique de l’Eglise libre (liée aux milieux libéraux conservateurs), présentée comme une sorte de mafia pieuse! Ainsi, dans Le Veau d’or, Besançon montrait le goût de l’argent camouflé sous la mômerie. Mais cet «insider» en vint – ce qui était plus original – à se moquer sinon du système radical lui-même, du moins de ses profiteurs. Les Mémoires de l’instituteur Grimpion (qui ont été récemment rééditées) nous présentent l’incarnation même de l’opportuniste. Pour les adversaires politiques, le récit constituait «le livre d’or du radicalisme»

Juriste, historien et essayiste souvent sollicité par les médias, Olivier Meuwly – par ailleurs maître d’œuvre du colloque – a présenté au public une figure sans doute inconnue de la plupart des auditeurs: celle de Joseph-Marc Hornung (1822-1884), l’un des maîtres à penser de Louis Ruchonnet. Professeur de droit, il fut aussi un analyste de la littérature, jugeant les écrivains à l’aune de leur apport à la construction de l’équilibre Etat-individus qui était au centre de sa philosophie politique hégélienne: cet Etat idéal alliant solidarité et liberté. Proche du poète Jean-Jacques Porchat, il a toujours considéré l’art comme le vecteur de l’idée nationale alors en construction.

Professeur de littérature à l’UNIL, Daniel Maggetti s’est penché sur un «maître», l’écrivain Edouard Rod (1857-1910), qui a vite connu le purgatoire puis l’oubli, à l’instar d’autres gloires de la littérature vaudoise comme Eugène Rambert et Juste Olivier, dont les noms évoquent plutôt des rues ou avenues lausannoises… Un oubli un peu injuste d’ailleurs, car certains de ses romans, tel L’incendie, contiennent des pages fortes et peuvent encore se lire avec plaisir. C’est surtout la trajectoire d’Edouard Rod qui est intéressante. Issu d’un milieu modeste, radical, Helvétien, il se passionna pour Emile Zola et le naturalisme, considéré comme «obscène»: c’était alors presque une provocation en pays vaudois! Il gagna donc la Ville Lumière, reniant peu à peu ses racines où il se «parisianisa» et s’embourgeoisa, adoptant littérairement un réalisme de bon ton. Il gagna un statut d’officialité, fut encensé par le régime radical et acquit une véritable autorité dans le champ du pouvoir… sinon dans celui de l’art. Auteur adulé, auréolé d’une gloire internationale, il était en effet déjà remis en question par les jeunes écrivains des Cahiers vaudois. Il connut, on l’a dit, un rapide oubli après sa mort. C.-F. Ramuz, qui avait dédié Aline à Edouard Rod, enleva son nom de la dédicace dans l’édition de 1927. Le cas Rod montre que l’icône d’une époque peut n’avoir pas d’avenir à long terme. Sic transit gloria mundi

Roger Francillon, professeur émérite de littérature à l’Université de Zurich, a étudié la grandiose commémoration liée au centenaire de l’entrée du canton de Vaud dans la Confédération: le Festival vaudois de 1903. Celui-ci s’inscrivait dans la tradition des Festspiele patriotiques: spectacle en plein air, décors dignes de l’opéra Aïda, scène de 600 m2 où évoluèrent 2500 exécutants, musique d’Emile Jaques-Dalcroze, chœurs, danses, tableaux vivants, etc. Avec un humour qui fit florès, R. Francillon décrivit le méli-mélo de tableaux soi-disant «historiques» où les spectateurs purent voir apparaître le bon «comte vert», la reine Berthe, Pierre Viret, les héros du Grütli et les mânes de Mirabeau… Soucieux de ne point blesser les sensibilités des Confédérés invités au Festival, l’on s’abstint de toute allusion trop claire au régime bernois et aux événements controversés de 1798. La fête se déroula donc dans un climat de ferveur populaire et d’unanimisme.

Saut temporel, spatial mais surtout politique avec l’historien Pierre Jeanneret (auteur de ces lignes), qui présenta le Théâtre prolétarien genevois (1930-40). Celui-ci s’inscrivait dans la ligne idéologique de la IIIe Internationale communiste et, sur le plan formel, dans celle de l’agit-prop soviétique ou allemand, recourant notamment au chœur parlé, considéré comme l’expression non de l’individualisme mais de l’idéal collectif. On constate un important revirement en 1936, correspondant au changement de ligne du Komintern: le passage de la tactique «classe contre classe», qui avait fait le lit de Hitler en divisant la gauche, à celle du Front populaire réunissant communistes, socialistes et républicains antifascistes. Le Théâtre cessa alors d’être «prolétarien» et prit le nom de L’Effort, appellation moins révolutionnaire et plus consensuelle. C’est à ce titre que le groupe participa à d’autres Festspiele, ouvriers ceux-là, comme Europe 1937 évoquant la lutte de la République espagnole ou la grandiose Fête de Mai 1937. Il eut aussi le mérite d’introduire Brecht en Suisse romande. Et celui de former sur le tas des acteurs-ouvriers comme Jacques Vaëna, plus connu du public et des auditeurs de radio sous le nom de William Jacques. Cette expérience théâtrale montre qu’un art ouvrier ou «prolétarien» est possible hors du recours au kitsch du «réalisme socialiste» stalinien.

Enfin, finissant de lier la gerbe, Philippe Kaenel, professeur d’histoire de l’art à l’UNIL, revint à la caricature vaudoise au XIXe siècle, premier thème évoqué lors du colloque. Il souligna l’importance des lois sur la liberté de la presse dès les années 1840, ainsi que l’importance des emprunts, voire du «piratage», fréquents et admis à l’époque: ainsi le nom, déjà évoqué, du Charivari. A travers quelques exemples imagés, il mit en valeur le rôle des tensions entre la Suisse et la Prusse, ou entre la Suisse et la France de Napoléon III, et celui des sensibilités confessionnelles. En achevant son analyse d’un «dialogue graphique et politique» par L’arbalète (1916-1917) d’Edmond Bille, peintre que l’on associe plutôt à l’Ecole de Savièse qu’à la caricature politique. Relevons au passage que Philippe Kaenel (avec le concours de Catherine Lepdor) vient de signer les textes éclairants du catalogue de l’exposition Alexandre Steinlen au Musée des Beaux-Arts de Lausanne: autre artiste dont les rapports avec le social et le politique furent particulièrement étroits!

Cette succession de contributions, aussi variées que stimulantes, a donc permis d’aborder un certain nombre de problématiques qu’il conviendra d’approfondir. Et peut-être surtout de montrer combien notre regard sur les productions artistiques et littéraires varie selon le lieu et l’époque. L’œuvre change donc de signification parce que l’œil change lui aussi.

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Discussion

  • Intéressante analyse. Ces liens ne peuvent être détruits tant que la création artistique est tributaire de la vie de l’artiste, elle même tributaire du pain gagné difficilement. D’où la nécessaire implication de mécènes ou sponsors, étatiques ou non, dont une énorme motivation vient du narcissisme quasi inévitablement inhérent à l’exercice du pouvoir exécutif politique et du pouvoir économique.

    La culture, sinon confidentielle (mais alors est-ce encore ce que l’on appelle communément « culture »), peut-elle exister sans cette interdépendance entre artistes et payeurs (que l’argent provienne de la sueur du contribuable ou de celle du burnous)?

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