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Un Musée en proie à la culture de la méfiance

Figés dans la posture de l’individu David face à l’Etat Goliath, les opposants au Musée cantonal des beaux-arts à Bellerive mènent la guérilla, méfiance et blogs au poing

icone auteur icone calendrier 23 novembre 2008 icone PDF DP 

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Leur résistance a quelque chose d’artisanal, de passéiste, de très personnel aussi. Il faut voir Pierre Santschi, 68 ans, ingénieur-physicien EPFL à la retraite, ancien député et conseiller communal lausannois des Verts depuis moult législatures, faire campagne à la manière d’un certain Daniel Brélaz dans les années septante, alors qu’il était simple militant de la protection de l’environnement: en homme-sandwich, arpentant le marché de Lausanne une affiche sur le dos, sans domicile politique fixe. Car les Verts ont pris position en faveur du projet de Musée cantonal des beaux-arts (MCBA) à Bellerive, comme tous les partis représentés au Grand Conseil, à l’exception de l’UDC. Quant à la formation composite d’A Gauche Toute (AGT), elle est en l’occurrence trop partagée pour émettre une recommandation de vote aux citoyens qui doivent se prononcer formellement sur un modeste crédit d’étude de 390’000 francs, recélant en réalité un vaste enjeu culturel, hélas masqué par un médiocre débat sur l’architecture et le site du futur Musée.

L’avis concordant des partis, tout comme l’unanimité du Conseil d’Etat ainsi que de la Municipalité de Lausanne, a le don d’énerver non seulement Pierre Santschi et son habituel quarteron d’amis référendaires toujours prêts à combattre les projets urbanistiques de la ville, mais aussi les esprits que tout semblant de consensus révulse, du professeur Pierre Frey au chroniqueur Christophe Gallaz, en passant par l’historien de l’art Michel Thévoz. Ce dernier, ancien professeur à l’Université et directeur de la Collection municipale de l’Art brut, s’offre d’un coup le double délice de s’opposer doctement à ses deux anciens employeurs, tout en confirmant sa détestation de l’art contemporain et sa mésestime pour les autorités.

En réalité, tous ces personnages et leurs proches, dont la plupart oscillent entre aigreur et ricanement, partagent une profonde méfiance à l’égard des institutions, des corps constitués et des élus, même quand ils ont personnellement siégé ou siègent encore dans une assemblée communale ou parlementaire. A l’instar des populistes de tous temps et tous lieux, ils entretiennent un rapport perturbé aux pouvoirs délégués et un attachement inconditionnel à la démocratie la plus directe. «Gouverner en discutant», tel serait l’idéal de Pierre Santschi, co-animateur du Groupe thématique des Verts vaudois consacré à «Politique et spiritualité». Où se discute, qui sait, les moyens de transcender l’inéluctable effet de corruption exercé par le pouvoir sur ceux qui le détiennent.

Résolument conservateurs, de droite ou de gauche, les opposants au transfert du Musée cantonal au bord du lac, qui s’accrochent pour la plupart à son maintien dans l’inadéquat Palais de Rumine ou à ses impossibles abords, font preuve d’une certaine cohérence dans leur défiance viscérale. Ils résistent non seulement au changement projeté mais aussi aux moyens actuels de faire connaître leur position. Ainsi, les sites anti-Bellerive et pro-Grand Rumine n’ont pratiquement pas bougé depuis juillet dernier, alors que les sites de la campagne pour le oui et du Manifeste citoyen en faveur du MCBA à Bellerive sont très régulièrement mis à jour. Quant au groupe tardivement créé par les opposants sur Facebook, il compte à peine une vingtaine d’inscrits – face aux quelque 2’500 amis du Musée à Bellerive.

Reste le blog, arme favorite des activistes individualistes. Deux auteurs se distinguent du côté des opposants, tous deux hébergés par 24 Heures, comme Domaine Public  d’ailleurs. A droite, on trouve Jacques-André Haury, député de la mouvance Ecologie libérale, dont les espoirs d’accéder au Conseil d’Etat vaudois ou au Conseil national se sont évanouis l’an dernier. Au nom d’«une vision libérale du monde», M. Haury cogne avec une relative distinction sur tout ce qui bouge, forcément dans le faux sens, et tout ce qui proclame, forcément à tort. A chaque fois, il déclenche les réactions bruyamment approbatrices de trois «pseudos» spécialisés dans la surenchère manifeste et l’insulte aux «élites politiques» et autres «technocrates de la culture». A gauche, on trouve Alain Hubler, conseiller communal et président du groupe AGT, fort de douze élus popistes et membres de Solidarités. Blogueur zélé, à qui l’actualité ne cesse d’inspirer des commentaires ravageurs, M. Hubler ne fait pas dans la finesse, particulièrement quand il joue avec les volumétries et autres caricatures, plus parlantes que le discours sur le prétendu risque de privatisation du patrimoine artistique vaudois. A noter qu’il s’attire le même genre d’approbations intempestives que M. Haury. Décidément, sur le projet de MCBA, les extrêmes se rejoignent, dans une hostilité virulente et implacable.

Générateur d’attaques particulièrement véhémentes, le style passionnel de la campagne de défiance qui aura largement travesti le débat culturel à propos du Musée des beaux-arts devrait avoir au moins le mérite d’attirer l’attention sur une dérive de l’expression «démocratique» contemporaine. Dans l’ordre de la malveillance ciblée et de l’insinuation perverse, on connaissait la lettre anonyme, relativement peu utilisée en politique suisse, sauf à l’intention ou au sujet des femmes élues dans les exécutifs. Or voici que les blogs offrent aux auteurs de messages grossièrement mensongers ou quasiment diffamatoires la possibilité de s’exprimer en toute impunité, sous le couvert d’un pseudonyme.

Pour parer les excès les plus criants, les journaux obligent leurs correspondants à s’identifier le plus souvent en clair, au moins pour l’ouverture de leur compte d’utilisateur. Au reste, la variété est de mise. Cela va des sobres mais suffisantes directives émises par la Neue Zürcher Zeitung pour cadrer les commentaires de ses lecteurs aux très disertes Considérations générales d’utilisation des blogs de 24 Heures ou de la Tribune de Genève.

Certes, les usages abusifs faits de la libre circulation sur Internet ne doivent pas conduire à restreindre l’accessibilité ni la convivialité du réseau des réseaux. Pas plus que les fausses informations fournies par Wikipedia ne doivent mettre en cause le mode de rédaction de cette encyclopédie spontanée. Mais il importe de prendre toutes mesures utiles et adéquates pour éviter au moins la diffusion de données fausses concernant les personnes, à défaut de pouvoir prévenir la désinformation par Internet. Belles et nécessaires perspectives pour la juridicisation de notre société.

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Discussion

  • 1
    Sylvie Freymond says:

    D’un autre côté, J.-C. Schwaab qui double son blog sur la plateforme de 24 Heures est un fervent partisan du MCBA, y a consacré plusieurs billets et s’exprime d’abondance sur les blogs « anti ». Il serait juste de le signaler dans cet article.

    Cette campagne entraîne malheureusement des excès que ce soit d’un côté comme de l’autre, comme par exemple au Conseil communal de Lausanne, qui ne m’ont pas vraiment engagée à afficher une position claire, même si mon vote l’a été.

  • Chère Madame Jaggi,

    Débutant votre article par une dénonciation «blogs au poing» des opposants au nMBA, et poursuivant plus loin dans l’article sur ce sujet, vous semblez ou feignez ignorer les blog’s favorables au crédit… du musée. Dans un premier temps du moins. Vous maîtriser votre contradiction, puisque plus bas, vous avouez que «les sites anti-Bellerive et pro-Grand Rumine n’ont pratiquement pas bougé (…) alors que les sites de la campagne pour le oui (…)»

    Ensuite, telle ce que les psychothérapeutes nomment «projection», vous continuez votre article avec un autoritarisme qui fait froid dans le dos!… Vous reprochez à vos adversaires (visiblement ils le sont de manière personnelle):
    – l’invective, que vous pratiquez ici allègrement,
    – le dénigrement des personnes, racaille «aigrie et ricanante», ce qui écrit par vous semble devenir légitime
    – le mépris de tout ce qui n’est pas vous ou ne pense pas comme vous, ce qui est une preuve certaine d’ouverture à la discussion, et à l’acceptation d’une possible défaite.
    – etc.

    Je retiens encore de votre pensée, les termes de «populistes» (qui semble tenir du crime contre l’humanité) «activistes individualistes» (hélas, ils ne touchent pas l’équivalent de votre retraite de députée, ni le salaire d’élu(e) «socialistes»), et autres adjectifs stigmatisant du même acabit.

    Enfin, en ce qui concerne les «pseudo», ils posent effectivement une question, mais politique, à savoir, quelle garantie à la libre expression «individualiste», «activiste» ou non, existe-t-il réellement(et même subjectivement, et dans ce cas quelle en est la raison ?) dans nos démocraties occidentales…

    En effet, vu la colère omnipotente sous-entendue dans votre texte, qu’arriverait-il aux personnes qui exprimentdes idées contraires aux vôtres? Des procès systématiques,ruineux de frais de justice, jusqu’à ce qu’ils se taisent, par exemple?

    Ceux-ci n’ont ni la garantie de protection des journalistes, de cénacles, ni l’immunité parlementairedes élus politiques…

    Meilleures salutations

  • A quoi pense la Municipalité de Lausanne en ce qui concerne ce musée ??? alors que Lausanne est loin d’être à l’aise (voir la situation catastrophique de la Caisse Communale, le coût du métro (bienvenu).

    Nous avons le musée de Rumine, lequel, bien restauré, serait l’idéal….nous ne sommes pas à
    Bilbao, faut pas rêver……s’il vous plaît, ne soyez pas si prétentieux, il n’y a vraiment pas de quoi…… MERCI.

  • Les attaques personnelles de Madame Jaggi ne font que confirmer une chose: le projet d’implantation est indéfendable, notamment en raison de ses multiples illégalités (par exemple violation de la LAT- art.3.2.c). Il est évidemment plus facile de s’en prendre aux personnes que de répondre aux questions posées, et notamment:

    – pourquoi, malgré de multiples demandes présentées au cours de maints débats, Mme Lyon refuse-t-elle de montrer les soi-disant engagements des « donateurs », qui ne seraient que des « déposeurs »?

    – pourquoi le Conseil d’Etat se sent-il obligé de violer la loi sur l’exercice des droits politiques (art. 24) en diffusant dans la brochure officielle aux électeurs 8 pages de propagande pour 1 seule page laissée aux référendaires?

    Toute notre compassion est offerte à Madame Jaggi de devoir en être réduite à ça… La culture ne mérite-t-elle pas mieux que ce type de défense?

    Question complémentaire au modérateur du site: pourquoi ne sont-ce que les réactions qui doivent s’abstenir d’attaques personnelles et pas les textes suscitant les réactions?

  • 5
    Pierre Frey says:

    Chère Yvette Jaggi,

    En politique, l’estime se mérite. Dans le cas particulier des projets de musée, les autorités en charge de la culture démontrent qu’elles naviguent à vue. L’unique problème réside dans le fait que le canton de Vaud n’a aucune politique des musées cantonaux, aucune direction, aucun projet cohérent.

    Le temps est passé, où des personnalités comme Paul-René Martin ou vous-même ont su imprimer à une communauté une véritable politique de développement culturel.

    L’absence de projet a ouvert la porte à une véritable opération de « détournement de musée » de la part d’opérateurs privés, prêts à s’emparer du « maillon faible » que représente le Musée cantonal vaudois des Beaux-Arts.

    S’il est singulier d’observer que les plus zèlés promoteurs de cette captation d’intérêt se recrutent dans les rangs de la social-démocratie, il est quasiment hilarant d’observer ces convulsions en période de pleine déroute idéologique et économique du libéralisme ultra!

    Si en politique, l’estime se mérite; il arrive aussi qu’elle se perde. Vous saviez la mienne acquise.

    Bien à Vous. Pierre Frey

  • 6
    Isabelle Chevalley says:

    Quand on n’a plus d’arguments, on attaque les personnes, c’est bien connu!

    Mme Jaggi a toujours eu une petite faiblesse pour les élites sans accorder trop de confiance à la sagesse populaire.

    Elle devra tout de même accepter le verdict du peuple sans trop critiquer les citoyens qui se seront opposés à l’emplacement de ce musée.

  • 7
    Mouvement pour la Défense de Lausanne says:

    Cette tribune a hélas définitivement fait basculé le débat autour du musée dans le fossé. On peut comprendre que les partisans s’énervent devant l’indignation ou l’indifférence que leur projet suscite dans tout le canton. Mais cela ne saurait justifier la rancœur qui passe par l’attaque des personnes. Madame Jaggi, désolé de vous le dire, mais votre article sent mauvais.

    Les référendaires, dont notre association fait partie, se sont regroupés sous la devise «pas au bord du lac». C’est bien pour la sauvegarde des rives que nous nous engageons d’une part, et d’autre part pour proposer une autre idée de l’urbanisme qui consiste à affecter intelligemment les espaces : les rives au lac, la culture dans la cité.

    Il est regrettable que le scrutin du 30 novembre contraigne apparemment le citoyen à choisir par son vote entre deux patrimoines, l’un naturel, l’autre artistique. La différence entre les deux c’est que le second peut s’exprimer sans prétériter le premier. Et que le premier est source d’inspiration pour le second. La priorité est ainsi clairement énoncée, sans conflit. Il n’y a donc pas lieu ni de s’écharper ni de s’invectiver, ni surtout de s’en prendre à ceux qui ont une autre opinion que la sienne. Et un non dans l’urne ne détruira aucune œuvre alors qu’un oui gâcherait définitivement le paysage.

    Il y a un fait simple: Bellerive est probablement une des plus belles plages lacustres d’Europe. Elle se trouve à peu de distance du site de Lavaux classé patrimoine mondial de l’UNESCO. La vue qui se donne à voir est exceptionnelle. Il semble ainsi parfaitement inopportun de placer à cet endroit un monolithe hors d’échelle et sans lien avec le lac.

    En espérant que le résultat du vote de dimanche épargne à nos édiles la honte de devenir la risée des touristes que l’on souhaite rassembler en nombre à cet endroit pour leur faire découvrir les richesses des beaux-arts. Cela, c’est sûr, ils ne comprendraient pas! Ni eux ni nous ne voulons à l’avenir ne voir plus que 2% de notre lac et de nos montagnes…

    Roland Wetter, membre du comité référendaire et du comité du Mouvement pour la Défense de Lausanne.

  • 8
    Alphonse Layaz says:

    Merci Yvette Jaggi; vos arguments sont convaincants. Il est vrai que je suis un partisan du musées des Beaux-Arts sur le site de Bellerive.

    Et je pose de nouvelles questions : à quand des salles permanentes pour l’oeuvre de Louis Soutter, ce grand artiste de stature internationale? A quand une salle Auberjonois, une salle Vallotton? Lausanne a autant d’atouts que Berne, Bâle ou Zurich qu’il faut mettre en avant.

  • 9
    Pierre Frey says:

    L’argument d’Alphonse Layat est fondé et intéressant. Il mérite d’autant plus de considération qu’il est de l’ordre du principe, en quelque sorte « hors sol »; indépendant du lieu où se trouve l’édifice.

    Oui, ces oeuvres devraient être accessible en permanence.

    Il faut noter toutefois qu’il évoque là une vision traditionnelle du musée et de la consommation culturelle. Celle qui n’attire guère les foules. Monsieur Layaz le sait bien, il sait que la plus belle collection de Suisse (Oscar Reinhart à Winterthur) ne reçoit en moyennne « que » 11’000 visiteurs par an.

    Celui qui sait cela comprend immédiatement qu’un musée d’art a besoin des autres institutions culturelles et qu’il a sa place au centre ville. A Rumine.

    Pierre Frey

  • 10
    Alfonsine says:

    Quelle formidable apologie de la pensée unique. Il fut un temps où les valeurs de la gauche étaient le dialogue, l’ouverture, le respect de l’autre et le respect de ses opinions. La claque reçue est à la hauteur de la hargne et du mépris qui polluent ce texte.

Les commentaires sont fermés.