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La Nouvelle Gauche Socialiste 1958-1963: une page d’histoire neuchâteloise

50 ans plus tard, un remarquable ouvrage de Raymond Spira qui fut un des acteurs de ce mouvement

icone auteur icone calendrier 12 novembre 2008 icone PDF DP 

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«Trahison (…) tactique faite d’intrigue, subtile, rusée, sinueuse (…) noyautage (…) lâcheté (…) calomniateurs (…) reniement»: c’est par ces termes que le Parti Ouvrier et Populaire neuchâtelois, à travers la Voix Ouvrière, qualifiait la Nouvelle Gauche Socialiste. Avec moins de violence certes, le Parti socialiste officiel la critiquait aussi comme élément de division des forces progressistes. Les tensions entre la NGS et le PS furent parfois vives, notamment dans le Val-de-Travers. Après un demi-siècle, les passions se sont calmées, on peut poser sur ces événements un regard serein. Que fut donc la Nouvelle Gauche neuchâteloise, bien oubliée aujourd’hui, sinon par des militants chenus? Pourquoi provoqua-t-elle une telle ire chez les autres formations de la gauche? Quelles circonstances expliquent sa naissance? Qui rassemblait-elle? Quels furent ses objectifs, ses combats, ses succès et ses échecs? Pourquoi enfin sa disparition, au terme d’une existence relativement brève (1958-1963)? Cinquante ans après sa création, un ouvrage de Raymond Spira, qui lui-même en fut un membre très actif, vient opportunément nous rappeler tout cela. Parce que ses synthèses et analyses contenues dans le livre sont d’une rigueur, d’une clarté et d’une lucidité exemplaires (où l’on reconnaît la patte du grand avocat), on regrettera que l’auteur ait fait une place trop grande à de longues citations du Bulletin et autres textes de la NGS. Textes sans doute éclairants mais parfois un peu verbeux: heureux temps où les lecteurs prenaient le temps de lire des pages entières de réflexions théoriques! N’eût-il pas été préférable, ici et là, d’en faire une synthèse et de les analyser, plutôt que de les livrer en vrac? L’ouvrage fournit cependant, à travers ces documents, un matériau fort utile.

Essayons donc de résumer l’histoire de cette passionnante et éphémère tentative de régénération, qui répondait assez bien à la formule de Michel Rocard: «Le socialisme n’est pas une institution, c’est une espérance». Et d’en tirer quelques leçons. Nous avons complété la riche information contenue chez R. Spira par un long entretien que nous avons eu en 2000 avec Yves Velan, et par d’autres sources publiques ou privées. Ces dernières corroborent par ailleurs le contenu de l’ouvrage.

La naissance du Mouvement de la Nouvelle Gauche Socialiste est inséparable du contexte international et helvétique. Si le XXe Congrès du PCUS et les dénonciations des crimes de Staline par Khrouchtchev avaient soulevé de grands espoirs d’une sortie du stalinisme, la répression de l’insurrection hongroise (octobre-novembre 1956) leur apporta un cinglant démenti. Elle entraîna une hémorragie de militants dans les partis communistes, et en Suisse dans le Parti suisse du Travail/POP. Certains cherchèrent d’autres voies pour réaliser leur idéal d’un socialisme de gauche combatif. Quant aux partis socialistes d’Europe occidentale, ils étaient eux aussi l’objet d’une vive critique interne: en Allemagne fédérale, le SPD qui s’acheminait vers son programme réformiste de Bad-Godesberg (1959), répudiant complètement l’idéologie révolutionnaire et marxiste et acceptant le régime de libre entreprise; en Italie, le PSDI de Saragat qui participait au pouvoir aux côtés de la Démocratie chrétienne; mais surtout en France. Le gouvernement «socialiste» SFIO de Guy Mollet n’avait-il pas décidé l’intervention militaire à Suez (novembre 1956)? Ne cautionnait-il pas, à travers son ministre résident Robert Lacoste, la répression et la torture en Algérie, sur laquelle le témoignage d’Henri Alleg dans La Question fit sensation? Quant au PSS, il était considéré par certains de ses membres comme trop institutionnel, trop consensuel, trop social-démocrate, trop réformiste en un mot: «le parti socialiste répudie sa fonction révolutionnaire. Il tend à collaborer toujours davantage avec les forces réactionnaires», lira-t-on dans le Bulletin No 13 de la NGS. La question de l’armement nucléaire de la Suisse allait cristalliser les tensions au sein du PSS. Rappelons par exemple que son autoritaire président Walther Bringolf, devenu farouchement anticommuniste, n’hésitera pas à s’opposer à l’initiative contre les armes atomiques de 1958. Ce sont donc largement des déçus du POP et du PS, ou si l’on préfère «des socialistes et des communistes minoritaires» qui allaient constituer le noyau de la Nouvelle Gauche.

1956-1958: la création de la NGS se fera par étapes. En juin 1957 paraît à La Chaux-de-Fonds – qui restera le centre du Mouvement – une revue: points de vue. De manière significative, le No 2 par exemple – il n’y en aura que trois – est centré sur la question algérienne et les initiatives Chevallier contre les dépenses militaires, mais aussi sur une série de réflexions fondamentales sur la gauche en Suisse, la pertinence ou non du concept de lutte des classes, les conditions d’un front populaire, etc. Marcel Costet, ancien secrétaire du POP neuchâtelois, écrit: «Malgré ce que représentent le stalinisme (dogmatisme et pragmatisme) et le mollettisme (gérance loyale – ô combien – du capitalisme), la gauche en sortira.» Le mot est lâché. Le 3e numéro (février 1958) marque clairement le lien entre la revue et la NGS. On peut y lire: «Nous en avons plein le dos du capitalisme», et dans un autre texte: «l’idée démocratique ne se justifie que par la volonté inébranlable de la faire pénétrer aussi dans la réalité économique». Le facteur déclenchant sera l’exécution – à la fois criminelle et politiquement inutile – d’Imre Nagy et Pal Maleter (juin 1958). Plusieurs membres du POP neuchâtelois, qui n’avaient pas voulu quitter le parti alors qu’il était l’objet de la curée anticommuniste de 1956, démissionnent alors, avec la volonté de fonder une nouvelle formation politique. Parmi ces transfuges, René Meylan (1929-2000), en qui beaucoup voyaient le dauphin d’André Corswant, et un Vaudois exilé à La Chaux-de-Fonds à cause de l’«interdiction professionnelle» subie dans son canton d’origine, le professeur et écrivain Yves Velan, dont le roman novateur Je est considéré comme un événement littéraire en Suisse romande.

Le Congrès de fondation eut lieu le 4 octobre 1958. Dans le florilège de textes fondateurs présenté par Raymond Spira, on trouve notamment les affirmations suivantes: «le but [de la NGS] est l’avènement du socialisme (…) Le socialisme libère l’homme de l’exploitation capitaliste. (…) La lutte pour l’abolition des classes rend impossible toute collaboration entre une classe exploitée et une classe exploitante. (…) Par la socialisation de tous les moyens de production, puis la planification, elle [la société socialiste] doit mettre l’activité économique au service de l’homme et non plus au service des superprofits capitalistes. (…) Tout en ne considérant pas le réformisme comme une fin en soi, la NGS juge nécessaire un programme immédiat défendant tout ce qui peut amener un progrès social (…) lutte pour une réduction massive des dépenses militaires, contre l’armement atomique.»

La NGS s’inscrivait par ailleurs dans un courant international de remise en question du socialisme officiel et de tentative de créer une troisième voie, ni communiste ni réformiste. Tendance représentée en Italie par le PSU de Pietro Nenni, et en France par ce qui allait devenir en 1960 le Parti socialiste unifié (PSU) de Michel Rocard, et en Grande-Bretagne par la gauche du Labour Party.

Son «humanisme socialiste» prenait ses distances et envers le communisme dictatorial et répressif (et son expression locale, le POP), et envers le PSS social-démocrate, son «opportunisme» et son appareil institutionnel. Il exprimait également des critiques acerbes envers le syndicalisme suisse, devenu de plus en plus bureaucratique, coupé de sa base et qui menait au sommet les tractations avec le patronat. Le vent de révolte qui aboutira, au sein de l’USS, au Manifeste 77 (dénonciation de l’évolution «droitière» de la FTMH, du tabou de la Paix du travail et de l’absence de démocratie interne) commençait à souffler.

Sociologiquement, on relèvera, dans la NGS, la forte proportion de jeunes, en particulier d’étudiants (60% des membres avaient moins de 30 ans). L’un de ses mérites a certainement été de permettre à des forces nouvelles, comme Heidi Deneys-Oppliger, de se profiler. Avec honnêteté, R. Spira reconnaît cependant le peu de place laissée aux femmes dans la NGS, car «la gauche de l’époque n’était guère moins macho que la droite.» Elle comptait aussi des membres d’une autre génération, comme Pierre Hirsch (1913-1995), qui avait été un compagnon de route de longue date du POP mais surtout, dès les années trente, un antifasciste résolu aux côtés d’André Corswant et Henri Pointet.

La Nouvelle Gauche publia 59 numéros de son Bulletin, théoriquement bimensuel, dont le responsable était Jean-Louis Bellenot. Des Cahiers étaient en outre consacrés à la discussion doctrinale. Vu les origines universitaires de nombreux membres et les buts du Mouvement, celle-ci paraît avoir accaparé beaucoup de temps et d’énergie. Il serait cependant injuste de limiter l’action de la  NGS à la production de textes théoriques! Ils sont par ailleurs d’un grand intérêt: ainsi les réflexions sur «l’illusion du « standing »» – version moderne de l’aliénation chez Marx – qui «a causé la démoralisation» et la démobilisation des travailleurs en tant que classe. Mais l’analyse n’exclut pas des engagements très concrets, d’abord sous la forme de la participation aux élections, avec quelques succès. La NGS s’est aussi engagée dans une série de combats, à travers des votations cantonales ou fédérales. On mentionnera la lutte en faveur du suffrage féminin et celle pour les trois semaines de vacances payées. Surtout, elle a combattu pour l’initiative fédérale lancée en 1958 et visant à interdire les armes atomiques en Suisse. Il semble que ce combat dévora beaucoup d’énergie et que la Nouvelle Gauche ne parvint pas, ensuite, à renouveler le nombre et l’ardeur de ses militants.

La NGS a donc souffert de faiblesses, qui expliquent sa brève existence puis sa dissolution. Certaines étaient structurelles. Selon Yves Velan, le PS était un parti d’appareil, avec quelques moyens financiers, mais peu de militants. Le POP, lui, était un parti pauvre, mais au fort militantisme. Or la Nouvelle Gauche n’avait ni la structure du PS, ni l’argent, ni l’ardeur militante… Dans une ultime contribution, son secrétaire René Meylan rendait compte avec une certaine amertume de la passivité de beaucoup de sympathisants: «Nous avons appris à nos dépens ce que valent les bavards « de gauche », toujours prêts à démolir, jamais disponibles pour construire: rien.» Ses forces ne dépassèrent jamais une centaine de militants politiquement actifs, trois députés au Grand Conseil, dix conseillers généraux (le Législatif communal dans le canton de Neuchâtel). Elle représentait 7,2% des voix à La Chaux-de-Fonds, 4% à Neuchâtel (mais 16,2% à Fleurier) aux élections cantonales de 1961: des résultats estimables, mais insuffisants pour influer de manière décisive sur la vie politique cantonale. La force et la faiblesse de la NGS furent, on l’a dit, d’être surtout formée d’intellectuels, avec la propension à la rédaction de textes et l’individualisme que cette composition sociale implique. Dès lors, la volonté de «faire corps avec les classes populaires» apparaît a posteriori comme un peu utopique.

Surtout, la NGS échoua dans la mission qu’elle s’était donnée de contribuer à l’unité de la gauche neuchâteloise. Il est vrai que le fait de fonder un parti composé essentiellement de démissionnaires du POP et du PS ne constituait sans doute pas une bonne prémisse pour réaliser cet objectif… Malgré une dénonciation claire des crimes staliniens et post-staliniens, la NGS se refusa toujours à adopter l’attitude d’anticommunisme viscéral qui faisait alors florès. La Feuille d’Avis de Neuchâtel d’un René Braichet s’en chargeait! La Nouvelle Gauche gardait avec le POP des dénominateurs communs (volonté d’effectuer une transformation radicale de la société, défense des mouvements de libération du Tiers-Monde, etc., ce qui le rapprochait aussi du Mouvement démocratique des étudiants/MDE). C’est donc avec le POP qu’elle chercha d’abord à s’allier, mais les pourparlers tournèrent vite court, ce dernier ne supportant pas le contact avec des «renégats». La NGS s’est alors tournée vers le Parti socialiste, concluant avec lui des accords électoraux (en soutenant systématiquement, il est vrai, les «socialistes de gauche» contre un Adolphe Graedel, secrétaire central de la FOMH et conseiller national considéré comme le prototype du socialiste «droitier») …pour finalement se dissoudre et, en ce qui concerne la majorité de ses membres, se fondre dans le PS. L’ambition de faire l’unité des gauches neuchâteloises sous la forme d’une «triplice» PS-POP-NGS, d’un front uni contre la bourgeoisie conservatrice, se solda donc par un échec.

En juillet 1963, un congrès extraordinaire décida la dissolution de la Nouvelle Gauche. Une partie de ses militant-e-s rejoignit le Parti socialiste. Parmi eux, René Meylan, qui devint même conseiller d’Etat. La NGS avait-elle donc été, comme le jugèrent certains, une étape, un tremplin permettant de passer du POP vers un parti qui «payait» mieux en places et en sièges? Quelle est la part des convictions, et celle des ambitions, dans un itinéraire politique? En l’absence de sources univoques et de preuves, l’historien n’a pas la faculté de sonder les cœurs et les âmes… De rares membres de la NGS revinrent au POP, d’autres encore ne s’affilièrent plus à un parti politique, tout en conservant une sensibilité de gauche.

La NGS fut un élément, parmi d’autres, d’un mouvement de discussion, de débat – souvent  critique – au sein du PSS et ses sections cantonales. N’est-ce pas en cette même année 1963 qu’est né Domaine Public?… Dans le canton de Vaud par exemple, on peut observer, avec un léger décalage temporel, un processus à certains égards similaire, mais qui n’alla pas jusqu’à la rupture. La Jeunesse socialiste des années soixante défendait en gros les mêmes valeurs et les mêmes objectifs que la NGS. Et cela contre la «figure du père» dans le PS vaudois, le tout-puissant Pierre Graber. Après le départ de celui-ci au Conseil fédéral, les blocages tombèrent vite: Pierre Aguet fut élu secrétaire permanent, et en 1971, au Congrès d’Epalinges, les socialistes vaudois votaient par deux tiers des voix un premier apparentement électoral historique avec le POP. Une différence majeure cependant: le processus vaudois se fit à l’intérieur même du PSV, et non dans le cadre d’une formation réunissant ex-socialistes et ex-popistes.

Par les qualités politiques et humaines de plusieurs de ses militant-e-s, par le niveau intellectuel de sa réflexion sur le socialisme, par ses contacts et engagements solidaires sur le plan international, l’éphémère Nouvelle Gauche Socialiste neuchâteloise garde donc toute sa place dans l’histoire de la gauche (des gauches) en Suisse romande.
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Raymond Spira, C’était la Nouvelle Gauche! Contribution à l’histoire politique du canton de Neuchâtel, No 97 de la Nouvelle Revue neuchâteloise, 25e année, printemps 2008, 119 pages

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Discussion

  • 1
    Pierre Aguet says:

    J’ai déjà réagi à la publication du lire de Raymond Spira et André Gavillet a reçu cette
    réaction, mon commentaire. Je trouve excellent la manière dont Pierre Jeanneret commente et le livre et l’expérience de la NGSN.

    Amitiés à tous. Pierre Aguet

Les commentaires sont fermés.