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Portrait d’un Vaudois: Henri-F. Lavanchy, pionnier du travail intérimaire

Pierre Marc Burnand publie une biographie du fondateur d’Adia Interim
qui est aussi une fresque de la vie vaudoise et une tranche d’histoire
économique

Personnage à la fois fascinant et irritant, Henri-F. Lavanchy, fondateur de l’entreprise multinationale Adia Interim et fastueux «seigneur de Bonmont», a inspiré à Pierre Marc Burnand une grosse biographie.

Disons-le d’emblée, ce travail dû à un historien amateur, professeur de mathématiques et directeur de Gymnase, comporte à nos yeux quatre défauts. Trop volumineux, il eût gagné à être plus concis, en faisant l’impasse sur une série d’anecdotes sans doute plaisantes, mais dont l’intérêt général n’est pas toujours évident. Une partie des 1121(!) notes infrapaginales, renvoyant parfois à des digressions littéraires ou historiques sans rapport direct avec le sujet, aurait pu être éliminée. Dans son souci de produire un texte vivant et de lecture agréable – ce  qu’il est par ailleurs – l’auteur succombe trop souvent à sa propension à un langage familier, voire «branché» («ils se font des mamours», «un garçon qui phosphore du cervelet») qui peut à la longue agacer le lecteur. Enfin P.M. Burnand aurait dû préalablement s’interroger sur le public-cible auquel il s’adresse: vaudois (auquel cas certaines précisions et définitions en note s’avéraient inutiles)? francophone hors de nos frontières (auquel cas il ne faudrait pas abuser, sans les expliquer, de termes comme «pétabosson» ou «se ganguiller»)?

Ces réserves liminaires étant faites, soulignons les qualités et l’intérêt de l’ouvrage. D’abord il maîtrise les méthodes de l’histoire orale et en évite les écueils. De cette «biographie autorisée» au titre un peu emphatique («La saga magnifique…»), on pouvait craindre le pire, c’est-à-dire la complaisance, voire l’hagiographie. Or quand bien même P.M. Burnand ne cache pas sa sympathie envers Henri-F. Lavanchy et épouse volontiers les thèses économiques de ce dernier (mais comme le dit bien le grand biographe Jean Lacouture, il n’est «pas question de cohabiter pendant plusieurs mois avec un personnage avec lequel [on n’a] pas d’atomes crochus»), il fait preuve de distance critique, tant envers les caractéristiques psychologiques de son personnage qu’envers le discours énoncé par ce dernier lors de leurs entretiens.

Privilégions trois axes de lecture. Ce livre est d’abord une fresque de la vie vaudoise, notamment pendant les années 1920-40, celles de la jeunesse d’Henri-F. Lavanchy. C’est «Le temps des labours», avec ses belles pages sur le village de Reverolle (entre Morges et Bière) et ses paysages, palette composée «du vert ondoyant des plants de seigle, du jaune glorieux des champs de blé vérolés par les coquelicots, du jaune persillé du colza qui chaloupe sous la brise, du brun luisant et âcre de la terre retournée, du vert solennel des forêts de sapins et de celui plus fatigué des prairies dans l’arrière-automne» (pp. 43-44). L’auteur évoque une société assise sur une éducation sévère, où la gifle tenait trop souvent lieu de méthode pédagogique, sur la soumission des épouses, sur les tabous sexuels, sur le rôle des notables, sur une hiérarchie sociale et scolaire rigide («le collège – dit Lavanchy – on n’y pensait pas: il n’y avait que les riches qui pouvaient y aller», p. 71). De multiples notations bien amenées – sur le chauffage au charbon ou au bois, le glanage des champs de blé après la moisson, le passage des rares automobiles, la chasse aux doryphores pendant la Mob, le ski sur des Authier sans arêtes, etc – traduisent ce qu’était la vie vaudoise avant la grande mutation économique des années 50. Voilà pour la toile de fond.

Deuxièmement, l’ouvrage s’inscrit dans le genre historique de la monographie d’entreprise. On assiste à la naissance puis aux étapes de la rapide croissance de ce qui deviendra Adia Interim. C’est en 1957 que le petit employé de banque à la BCV et au Crédit suisse, devenu représentant (et bon vendeur) en rubans pour machines à écrire puis fondateur d’une fiduciaire, a son illumination: l’avenir est au travail temporaire. Certes, Henri-F. Lavanchy n’en est pas l’inventeur: Manpower existe aux Etats-Unis depuis 1948. Et on connaissait indirectement chez nous ce type d’emploi, par exemple au Comptoir suisse où des femmes au  foyer travaillaient pendant deux semaines «pour mettre du beurre dans les épinards». C’est ainsi que naît le BOP (Bureau d’Occupation Provisoire à temps partiel), alors que la «grippe asiatique» provoque sur les chantiers et dans les bureaux un record d’absences. Remarquons que 1957 est une année qui voit de nombreux changements technologiques et économiques: le Spoutnik soviétique, le berlingot lancé par Tetra Pak, etc. De façon détaillée, le livre relate – chiffres à l’appui – la croissance spectaculaire (non sans heurts ni problèmes juridiques) nationale puis internationale de l’entreprise qui devient en 1959 Adia (Aushilfs-Dienst-Industrie-Administration). Parce que Lavanchy craignait, semble-t-il, qu’on ne la confonde avec …le POP. En 1967 est fondée la holding, mettant fin à l’entreprise familiale. En 1984, le chiffre d’affaires dépasse le milliard de francs. En 1996, le rapprochement entre Ecco et Adia (qui a été racheté entre-temps par Klaus J. Jacobs en 1991) donne naissance à Adecco, leader mondial du travail temporaire, avec un chiffre d’affaires de 7,6 milliards. Mais ce n’est plus vraiment l’entreprise d’Henri-F. Lavanchy. Sans doute le Vaudois a-t-il fait preuve, en la matière, d’un véritable esprit visionnaire. On ne saurait cependant occulter le débat (que l’on eût souhaité plus présent dans le livre) sur le rôle du travail temporaire dans le grand trend de précarisation de l’emploi auquel nous assistons actuellement, et dans cette «flexibilisation» si vantée par les milieux politiques et économiques acquis à la philosophie et aux méthodes du néo-libéralisme. Dès 1960 en Allemagne, des résistances syndicales apparaissent. Et lors de la campagne de François Mitterrand pour les élections présidentielles de 1981, la plate-forme du PS comprenait l’élimination pure et simple du travail temporaire! Comme l’exprime un peu cyniquement – ou naïvement? – l’auteur: «les entreprises, quand ça va mal, ont tendance à licencier leur personnel fixe et à engager ponctuellement de la main-d’œuvre en fonction des commandes: ainsi est la logique de l’économie, qui veut que les sociétés de travail intérimaire ne se portent jamais mieux que lorsqu’il y a crise» (p. 261). Tout est dit…

L’approche de Pierre Marc Burnand est enfin psychologique, et c’est sans doute là qu’il se montre le plus subtil. Toute en finesse, cette analyse ne recourt cependant pas à des schémas freudiens, sinon (c’est le cas de le dire) de façon inconsciente. Le personnage de Henri-F. Lavanchy est à la fois complexe et assez simple à définir. Personnalité vulnérable, ayant souffert, dans sa jeunesse, d’une timidité quasi maladive, humilié d’avoir été exempté du service militaire à cause de sa faible santé, il a surtout, semble-t-il, intériorisé les frustrations sociales que pouvait ressentir un fils de modeste instituteur n’appartenant pas au monde des notables. L’auteur met notamment en avant son complexe d’infériorité de non-universitaire, «une de ses obsessions». On peut comprendre dès lors – à défaut de l’approuver – sa quête éperdue de compensations: amour du faste, générosité, invitations et dîners somptueux, même si l’homme, marqué on l’a dit par son éducation calviniste, respecte l’argent et ne le dilapide pas. Achat de Rolls, d’un jet privé ou d’un palais à Nice, réception par les grands de ce monde comme le prince Charles, adhésion au Rotary qui lui apparaît comme le summum de la consécration sociale, tout cela s’inscrit dans ce besoin éperdu de revanche. Il y a quelque chose de comique et de pathétique à la fois dans ce souci d’être accepté par «l’élite». Le golf, sport prisé par la upper class, conduira Henri-F. Lavanchy à acquérir le domaine de Bonmont et à en faire un club huppé, fréquenté par la jet set internationale. L’auteur relate les péripéties juridiques de l’opération, qui s’étend sur vingt ans, de 1976 à 1995. Elles sont dues aux réactions des milieux écologiques alors en plein essor. L’église de Bonmont, rare exemple en Suisse de l’art cistercien du XIIe siècle, pose un autre problème. Le conseiller d’Etat socialiste André Gavillet s’oppose à ce qu’elle tombe en mains privées. Il obtient gain de cause. Un compromis sera trouvé et l’abbaye accueille le public dès 1995.

On relèvera aussi l’aspect Bildungsroman de l’ouvrage, qui donne toute sa place à l’épouse officielle de Henri-F. Lavanchy (car sa vie sentimentale est fort compliquée…), sa confidente, son coach, qui lui a permis d’acquérir la confiance en soi. Et puis, le «seigneur de Bonmont» ne cache ni ses souffrances ni ses faiblesses: ainsi la mort prématurée de sa fille, ou sa maniaco-dépression (qui affecta aussi Van Gogh et Churchill). Enfin on appréciera le fait que l’homme d’affaires inspiré ait témoigné parfois aussi de naïveté: investissements peu heureux dans l’huile de jojoba ou les troupeaux de bœufs en Amérique du Sud. Cela l’humanise.

Au terme de ce parcours, le personnage nous apparaît sous un jour plutôt sympathique. Il n’est pas né, à l’instar d’un Ernesto Bertarelli, avec une cuiller en argent dans la bouche. Il s’est fait à la force du poignet et de la volonté. Enfin ce self made man vaudois ne s’est pas, comme d’autres, réfugié dans un paradis fiscal. Il tient à payer ses impôts à Lausanne, ville où il a fait fortune. C’est estimable… même si le travail intérimaire correspond à une philosophie de l’emploi qui n’est pas nécessairement la nôtre.
__________

Pierre Marc Burnand, La saga magnifique de Henri-F. Lavanchy, pionnier du travail intérimaire, Lausanne, Favre, 2007, 566 p.

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Discussion

  • Pour avoir connu HFL en 1956 et jusqu’en 1976, la critique de Jeanneret dit l’essentiel sur ce Vaudois hors du commun. Que va-t-on trouver dans les 550 pages du bouquin? J’ai presque envie de lire pour savoir si « tout » est dit!

  • 2
    Michèle Péringer

    Ne sombre-t-on pas avec une telle biographie à cette mode « storytelling » ? Raconter les histoires de vie des managers est limite de formater les esprits pour une société néolibérale.

  • C’est bien de s’intéresser à un entrepreneur: son parcours, ses états d’âmes, dans un journal socialiste; même si ça étonne un peu, le travail temporaire étant souvent considéré comme une industrie de négriers.

    Mais pourquoi faut-il opposer un milliardaire qui s’est fait lui-même, et qui a souffert de la pauvreté dans sa jeunesse, donc « gentil », comme Henri-F. Lavanchy, avec un qui a hérité, donc « méchant » comme Ernesto Bertarelli?

    Ca n’est pas honnête intellectuellement.

    De deux choses l’une:

    Soit on admet qu’il est utile que des entrepreneurs partis de rien comme Henri-F. Lavanchy puissent devenir milliardaires, car cela crée des emplois, ca fait marcher l’économie et contribue donc à la prospérité générale, et en plus c’est un espoir pour tout le monde de savoir qu’il est possible à un pauvre diable de devenir riche; alors on admet aussi la propriété privée et l’héritage, même si on est de gauche.

    Dans ce cas là on doit admettre qu’il y aura transmission des fortunes et on ne peut exclure que les enfants des gentils Lavanchy naissent eux aussi « avec une cuillère en argent » et soient des méchants héritiers comme s’ils sortaient de la famille Bertarelli. Donc on ne parveindra pas à extirper la mauvaise herbe capitaliste.

    Ce cher Bertarelli, après tout, n’a pas choisi de naître avec une cuillère en argent plutôt que comme crève la dalle allant glâner à Reverolle pour avoir à manger pendant la crise. Il s’est contenté, l’Ernesto, de gérer de son mieux une situation donnée avec ses avantages et ses inconvénients. Et il l’a fait d’ailleurs plutôt brillament en développant son entreprises et lançant des projets extraordinaires comme Alinghi, dont des retombées bénéficient à des milliers de gens. Même maintenant qu’il a tout vendu, ses milliards seront plus utiles gérés par lui que confisqués, car il ne manquera pas de les investir plus intelligemment que s’ils étaient dilapidés par un état socialiste.

    Ou alors on prône l’expropriation de toute chose, la propriété collective des moyens de production et d’échange, etc. Pas moyen de transmettre autre chose que le strict nécessaire. Alors c’est le maoïsme du bol de riz en fer, l’extermination des koulaks en URSS, et la lutte de classes à outrance. On sait que l’application de cette idéologie conduit à ce que les gentils Lavanchy soient condamnés à crever la dalle toute leur vie. Il ne leur este même plus rien à glâner. Et la masse de la population reste dans la mouise éternellement, seuls le 1 pour mille, les dirigeants du parti, connaissant les privilèges et le luxe.

    C’est une position tout à fait logique mais il faut choisir. Le misérabilisme sentimental et la distinction entre bons et mauvais riches est de mauvais goût.

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