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Moins d’Etat – et surtout moins de radicaux

Ancien président du PS suisse, Helmut Hubacher s’exprime sur le reniement historique des radicaux suisses et l’inéluctable déclin qui s’ensuit

icone auteur icone calendrier 21 juillet 2008 icone PDF DP 

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Après la présidence du parti socialiste suisse, l’alternative est simple: ou bien disparaître politiquement, de gré ou de force, comme Ursula Koch ou Christiane Brunner; ou bien écrire régulièrement, de préférence dans la presse bourgeoise, comme Peter Bodenmann, interlocuteur habituel du Blick quotidien et habile chroniqueur de la Weltwoche (fidèle à l’UDC de Christoph Blocher) qui juxtapose sa colonne et celle de Christoph Mörgeli, autre plume vengeresse. Ou comme Helmut Hubacher, président du PSS de 1975 à 1990, qui, à plus de 80 ans, prend encore occasionnellement le clavier pour la presse syndicale, la Basler Zeitung, voire pour la distinguée Nouvelle gazette de Zurich, qui lui a demandé, pour son édition dominicale de ce 20 juillet, de commenter la dégringolade du parti radical-démocratique suisse (PRD).

Ce faisant, la NZZ am Sonntag savait exactement à quel texte s’attendre, complément bienvenu à la contribution de Leonhard Neidhart, ancien professeur de science politique à l’Université de Konstanz. Tous deux ont abondamment publié sur la politique fédérale – cinq livres parus dans les dix dernières années portent la signature d’Helmut Hubacher.

Mine de rien, l’ancien président du PSS aura été sans doute le premier à pronostiquer les véritables effets ravageurs du fameux slogan «Plus de liberté – moins d’Etat», lancé par les radicaux dans la campagne pour les élections nationales de 1979. Il a d’emblée compris que ce mot d’ordre menaçait non seulement la Confédération, ouvertement visée, mais aussi les successeurs de ceux qui l’avait créée et longuement incarnée, même après l’introduction en 1918 du système proportionnel pour l’élection du Conseil national: le parti radical-démocratique lui-même. De fait, cette formation n’a cessé de perdre des suffrages depuis 1979, année où elle a plafonné à 24%, pour se retrouver à 15,8% en 2007.

Il y a une vingtaine d’années, les membres du PRD étaient largement majoritaires parmi les officiers de l’armée suisse, les cadres de l’administration fédérale, les directeurs des grandes entreprises, les responsables des organisations économiques, professionnelles et patronales. Actuellement, les radicaux ne dominent plus guère que les Zünfte (corporations) zurichoises et le conseil d’administration de la NZZ. Même dans les Etats fédérés, y compris dans les cantons dont ils se sentaient quasiment les propriétaires, les radicaux ont dû baisser pavillon: ils ne comptent plus que 3 élus sur 18 vaudois au Conseil national (7 sur 17 en 1983) et leur députation ne représente plus que 19% du Grand Conseil vaudois (34% en 1986).

De toute évidence, cette érosion accélérée résulte de l’incompréhensible volonté du PRD d’abattre l’arbre que ses propres pères fondateurs avaient planté ou en tout cas de scier la branche maîtresse sur laquelle leurs héritiers se trouvaient confortablement installés.

Préférant l’analyse à l’image, Helmut Hubacher parle un langage plus politique: il considère le «moins d’Etat» non seulement comme une grave erreur stratégique, mais aussi comme un véritable reniement historique, aux conséquences forcément fatales. Les exemples ne manquent pas, qui marquent l’ampleur de la trahison. Ainsi, le conseiller fédéral radical Walter Stampfli, chef du département de l’économie publique, a battu la campagne en 1946/47 pour convaincre citoyens et patrons d’accepter l’instauration d’une prévoyance-vieillesse fédérale, cette vaste institution fortement redistributrice appelée AVS. Chargé d’une mission analogue, Hans-Rudolf Merz n’aurait aucune chance de réussir, présume Hubacher. Le ministre actuel des finances se montre trop obsédé par les économies et le désendettement de la Confédération pour assumer pleinement ses responsabilités politiques, vis-à-vis d’un Etat dont par ailleurs il approuve l’affaiblissement.

Quant à Fulvio Pelli, qui a repris en 2005 la présidence d’un PRD égaré par trois «intérimaires» consommés en quatre ans, il a le tort de rompre avec une autre tradition, interne à un parti où les programmes et leur contenu ont toujours passé bien après les personnes et leurs idées. Pour illustrer son propos, Helmut Hubacher cite à nouveau un exemple imparable. En faisant de la Suisse le premier pays occidental à reconnaître la Chine de Mao, le radical Max Petitpierre s’est référé à une vision d’avenir, pas à un texte partisan. Une vision de belle ampleur politique, du genre qui fait aujourd’hui «occasionnellement défaut au Palais fédéral» déplore Helmut Hubacher. Et de conclure par une phrase dont toute la force allusive tient en quatre mots: «Nicht nur beim Freisinn» (pas seulement chez les radicaux). On devine sans peine la dédicace implicite, à deux personnes au moins.

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Discussion

  • 1
    Pemesanio says:

    La Nation (un journal pas exactement dans les mêmes tendances que DP) avait également pronostiqué dans les années 80 – et donc me semble-t-il bien avant M. Hubacher – que les radicaux, avec leur slogan « Moins d’Etat! », disaient en fait « Moins de nous ».

    Les radicaux ont donc été exaucés…

    La semi-privatisation du Musée des Beaux-Arts vaudois et la confiscation du paysage, bien collectif, par le projet d’emplacement – illégal – à Bellerive, du dit musée, est un chemin analogue que suivent de facto maintenant certaines têtes pensantes socialistes. Arrivera-t-il aux socialistes les mêmes bricoles qu’aux radicaux?

  • Quel rapport avec le musée, parfaitement légal de surcroît? Il serait peut-être préférable de voir les dons privés (d’oeuvres surtout) partir accroître le « bien collectif » de la population d’un autre canton?

  • 3
    sarcastique says:

    Il y a sans doute du vrai dans cette analyse.

    Comme les radicaux tenaient leur prestige de leur position dominante au coeur de l’Etat, en semant le « moins d’Etat » ils devaient récolter le « moins de nous » comme l’avait prédit La Nation avec justesse.

    Mais il me semble que ceci n’est que la moitié de l’explication du déclin du « grand vieux parti ».

    L’autre moitié est la trahison par les radicaux de leur attachement à l’indépendance du pays, qu’ils avaient défendue avec succès de 1848 à 1992, en passant par la défense des frontières lors de l »affaire de Neuchâtel », la guerre franco-alleamnde de 1871, la 1ère et la 2ème guerre mondiale, ainsi que la guerre froide.

    En devenant partisan de l’adhésion à l’Union Européenne avec Jan-Pascal Delamuraz, alors que sociologiquement leur base restait foncièrement atachée à une Suisse indépendante et neutre, comme l’étaient les radicaux pur sucre: Georges André-Chevallaz, Jean-Pierre Bonny, Otto Fischer, et tant d’autres, les radicaux non seulement se sont reniés eux-mêmes, mais ils ont renié 7 siècles d’efforts patients de la Suisse pour se soustraire aux pouvoirs suprantionaux qui n’ont jamais cessé de convoiter ses libertés.

    Ce faisant ils sont scellé leur arrêt de mort.

    D’ailleurs les démo-chrétiens ont fait la même erreur, et les socialistes aussi.

    L’erreur de positionnement stratégique sur la question européenne, l’option européeiste, par conformisme idiot devant les sollicitations des partis frères des pays environnants, (et par attrait des confortables sinécures bruxelloises), scie les branches sur lesquelles sont assis tous les partis de l’establishment: PS, PRD et PDC et explique pour une grande part l’ascension de l’UDC, qui n’a eu qu’à prendre à son compte la défense de l’indépendance du pays, majoritairemenmt plébiscitée par les gens, mais reniée par la classe politique.

    Il faut bien voir que la population suisse, dans sa majorité, est « eurosceptique », tout comme les populations de tous les autres pays européens qui chaque fois qu’elles sont consultées le font savoir nettement (comme la France et la Hollande en 2005, et l’Irlande tout récemment.)

    Il suffirait que le PRD, le PDC et le PS renoncent définitivement à un projet européiste dont la population – qui connait son véritable intérêt – ne veut pas, et ces partis retrouveraient une moitié des électeurs qu’ils ont perdus au profit de l’UDC. Malheureusement pour eux, et heureusement pour l’UDC, ces partis s’enferrent dans l’impasse européiste qui causera leur perte.

Les commentaires sont fermés.