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La concentration de la fortune contre l’économie de marché

Il est plus facile de multiplier les pains quand on en possède beaucoup

«La Suisse ressemble à un Etat féodal». Non, la remarque n’émane pas d’un contestataire gauchiste irrité par le pouvoir inamovible des élites helvétiques. C’est la conclusion que tire l’ancien directeur de l’Office de la statistique du canton de Zurich d’une analyse comparée des données fiscales de son canton en 1991 et 2003. Le titre de la brochure de Hans Kissling résume lapidairement le constat: «Riches sans mérite».

En 12 ans, la fortune moyenne des contribuables zurichois a modérément progressé, de 29 à 35’000 francs. Contrairement aux plus riches résidents: la fortune moyenne du pourcent le plus favorisé a crû de 70%, en moyenne de 4 à 6,8 millions. La progression est plus impressionnante encore pour les richissimes: 100% pour le dix millième du haut de l’échelle, soit de 80 à 157 millions. Quant aux dix plus riches contribuables du canton, ils parviennent à plus que tripler leur fortune, qui passe en moyenne de 2,7 à 8,5 milliards de francs. Et ces chiffres ne traduisent pas la valeur réelle du patrimoine puisqu’ils ne comprennent pas les valeurs immobilières hors du canton et toutes les déductions possibles, sans parler de toutes les «astuces légales et semi légales», pour reprendre le langage châtié du statisticien.

Selon une étude de l’ONU (2006), la Suisse abrite la plus forte concentration de fortunes au monde: 10% de ses habitants détiennent 71% de la fortune nationale.

Pour Hans Kissling, cette situation est sans pareil dans l’histoire du pays. Même à l’époque de l’industrialisation de la Suisse et de ses barons, la fortune était moins inégalement répartie. Et cette inégalité ne fait que se creuser. Les grandes fortunes croissent de manière quasi automatique par le biais de différents véhicules de placement et sont transmises aux héritiers sans prélèvement fiscal. Ce qui fait dire à Hans Kissling que nous avons affaire à des conditions féodales.

L’ancien statisticien cantonal est un partisan inconditionnel de l’économie de marché. Et c’est précisément le fait que le moteur de ce modèle économique – l’égalité des chances – ne fonctionne pas qui l’irrite. Pendant qu’un petit nombre de privilégiés s’enrichit sans rien faire ou presque, la classe moyenne, piégée par le coût des enfants et du grand âge, n’est plus en mesure de constituer une épargne substantielle.

Selon Hans Kissling, les inconvénients économiques de cette néo-féodalité ne sont pas négligeables: les individus motivés et doués se heurtent à la concurrence d’héritiers moins talentueux, le prix du sol dans les régions les plus recherchées atteint des sommets et, plus grave encore, l’argent prend une place toujours plus grande dans la vie politique; l’UDC et ses campagnes dispendieuses financées par ses riches soutiens en est une concrète illustration.

En libéral cohérent, Kissling préconise un impôt fédéral sur les successions. Les recettes annuelles de quelque dix milliards de francs permettraient d’abaisser l’imposition des petits et moyens revenus et des entreprises. «Une solution libérale pour une économie de marché honnête et non pas féodale» conclut le statisticien. Mais qui est encore libéral en Suisse?

Source: Tages Anzeiger (14 mai 2008)

Reichtum ohne Leistung, die Feudalisierung der Schweiz, Hans Kissling, Rüegger Verlag, 2008, 120 pages

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Discussion

  • 1
    Philippe Souaille says:

    C’est l’un des thèmes central de mon livre, « l’Utopie Urgente », paru chez Slatkine en octobre 2007. Avec cette précision que pour pouvoir mettre en place un tel impôt sur la transmission des très gros patrimoines, il est impératif de prévoir une coordination fiscale internationale.
    Sinon, c’est peine perdue.

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